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Rugby : les graves et invisibles séquelles d'un sport de plus en plus violent

Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8min
Article rédigé par franceinfo - Isabelle Souquet
Radio France

Le rugby pratiqué en France est de plus en plus violent et les séquelles dont souffrent les joueurs peuvent se révéler aussi graves que difficiles à déceler.

Les anciennes stars du Top 14, Raphael Ibanez et Jean-Pierre Rives, ou l'espoir du Stade Français Maxime Villalongue, la capitaine des Bleues, Marie-Alice Yahé, ou encore Robbins Tchalé Watchou, ont tous dus arrêter de jouer au rugby après avoir subi des chocs violents. Ce dernier, ancien joueur aujourd’hui président de Provale, le syndicat des joueurs, se demande s'il va pouvoir retrouver "une vie normale" : "Il y a des mouvements moteurs basiques que je n'arrive plus à faire". Quant à Marie-Alice Yahé, elle se souvient avoir fait un malaise, qui s'est avéré être un KO : "C'était absolument improbable de faire un KO avec un choc si faible. Mon cerveau était fatigué par les commotions cérébrales". Une commotion cérébrale se traduit par un comportement anormal, allant d'une confusion à un trouble de l'équilibre ou la perte de connaissance. Soit ces symptômes régressent ou disparaissent, soit ils perdurent…

 

Maxime Villalongue lorsqu'il pouvait encore jouer au rugby, 2014 à Morcenx  (MAXIME VILLALONGUE)

Un mal ignoré

L'adrénaline et la pression de l’enjeu l’emportent souvent sur la prudence. Pendant très longtemps, le staff a lui aussi minimisé l’impact de ces chocs, associant cette violence, gage de virilité pour certains, au jeu lui-même. Entraîneurs et médecins des clubs ont beau être soucieux de la santé des joueurs, l'esprit de compétition prend parfois le dessus sur la santé des joueurs. Adrien Buononato, ancien joueur de Clermont-Ferrand aujourd'hui entraîneur à Oyonnax, l'avoue : "Quand on est dans le stress de la compétition et qu'on a un joueur au sol, on va dire au médecin 'il faut que tu me le relèves, faut qu'on soit 15', au lieu de s'inquiéter du danger. Dès que le match commence, on n'est plus du tout dans cette logique de protection".  

Une étude scientifique alarmante

Il reste difficile de réaliser des études sérieuses pour recenser le nombre de joueurs souffrant de ces séquelles, car on peine à retrouver les anciens joueurs. "Une fois leur carrière terminée, les joueurs changent de vie, affirme le neurochirurgien Philippe Deck qui a tenté de recueillir les témoignages de joueurs des années 1980. "Sur 1200 joueurs, on en a récupéré entre 150 et 200", dit-il. Des échantillons pas assez représentatifs pour pouvoir en tirer des conclusions.  

En revanche, des études américaines donnent des indications. En boxe et en football américain dont les joueurs souffrent des mêmes séquelles neurologiques, des chercheurs ont approfondi le sujet. Ils ont étudié les cerveaux de joueurs de football américains qui ont donné leur cerveau à la science, suspectant qu'ils avaient des troubles en rapport avec des commotions répétées. Jean-François Chermann, neurochirurgien responsable de la consultation "sport et commotion" à l’hôpital Léopold Bellan, relate les résultats : "99% de ces joueurs de football américain ont des anomalies concordantes avec une encéphalopathie chronique post-traumatique. Plus ils avaient de symptômes, plus ils avaient de lésions dans leur cerveau". Mais dans certains cas, les lésions sont invisibles avec l’imagerie médicale, type IRM. C'est pourquoi Jean-François Chermann aimerait "arriver à convaincre la communauté scientifique, que des traumatismes crâniens légers peuvent engendrer des problèmes, et ce même si les examens morphologiques (IRM, scanner) sont normaux. Dans notre communauté scientifique française, ce n'est absolument pas possible", déplore le docteur. 

Une prise de conscience difficile

Les responsables de clubs sont aussi des freins à l'évolution de ce problème. Ils ont bien du mal à tolérer que leurs pratiques traditionnelles soient remises en cause. Le docteur Bernard Dusfour, président de la commission médicale de la Ligue nationale de Rugby, constate cette réticence : "Quand on a commencé à mettre en garde vis-à-vis de ces commotions cérébrales, nous, médecins, on a été inaudibles. On nous a dit : "Mais non, le KO fait partie du rugby, on est des gaillards, regarde les anciens, ils ont été KO et ils sont très bien".  

Pourtant, en se professionnalisant, le rugby est devenu de plus en plus violent. Vincent Pellegrini, journaliste spécialiste rugby à la direction des sports de Radio France, le constate en comparant la violence d'aujourd'hui à celle des années 1990 : "Aujourd'hui, on voit des gros gabarits partout, les joueurs courent de plus en plus vite. Il y a donc des chocs de plus en plus violents. On entend, même loin du terrain, des chocs qui font froid dans le dos."  

Constats de la violence sur la saison 2016-2017 - Enquête EAM Top 14 de l'observatoire médical FFR et LNR   (Observatoire médical FFR et LNR)

Des solutions sur le terrain…

La lente prise de conscience de la gravité des commotions cérébrales voit éclore quelques initiatives. En 2012, les autorités du rugby français ont mis en place "un protocole commotion", qui prend la forme suivante : après un choc très violent, un médecin examine le joueur pour vérifier s'il fait ou non un KO et s'il est apte à reprendre le jeu, l'arbitre signale les suspicions de commotions cérébrales au cours des matchs, sur l'ensemble du territoire français, ces informations remontent à la fédération, qui commence donc à disposer de chiffres. Sur l'année 2016, "chez les professionnels, 102 commotions ont été avérées, et chez les amateurs, plus de 1800 suspicions", déclare Thierry Hermerel, président de la commission médicale de la Fédération française de rugby. Des chiffres à relativiser : ce sont des suspicions donc certaines commotions se confirmeront, d'autres seront sans conséquences.  

Du côté des féminines et des amateurs qui ne sont pas assistés par des médecins, et qui représentent 300 000 mille licenciés (contre 1 000 professionnels du Top 14), la Fédération française de rugby a mis en place, en septembre 2017, une nouvelle procédure : le carton bleu. Il s'agit d'un "arrêt temporaire de terrain". "On a renforcé le pouvoir de l'arbitre en donnant un carton bleu symbolique, explique Thierry Hermerel. Il est seul maître et prioritaire sur les autres avis pour faire sortir le joueur dont on soupçonne qu'il a une commotion cérébrale. Le carton l'oblige à s'arrêter. Il a une suspension de licence pour un week-end. Il a 10 jours d'arrêt et il doit aller voir son médecin traitant, qui doit lui fournir un certificat pour reprendre le jeu."

… Et une découverte prometteuse

Dans le milieu professionnel, la commotion cérébrale est désormais diagnostiquée grâce à un test sanguin, fruit des recherches du professeur Jean-Didier Chazal, neurochirurgien au CHU de Clermont Ferrand. "On a trouvé un marqueur dans le sang qui augmente après un traumatisme crânien, explique-t-il. "Il y a une augmentation significative du taux lorsqu'il y a commotion cérébrale", ajoute-t-il. "Elle est différente chez chacun d'entre nous, mais une mesure en début de saison permet de comparer les résultats. C'est une aide précieuse au diagnostic".

Pour l’instant, seul la moitié des joueurs professionnels s’y soumettent. Certains clubs sont encore réticents, de peur de perdre un match à cause d’un joueur qui a quitté le terrain. Mais le véritable remède ne serait-il pas dans la pratique même du rugby ? Robbins Tchalé Watchou, président du syndicat des joueurs professionnels se souvient que "dans le passé, le duel était visuel, intelligent", et regrette qu'aujourd'hui, on soit "rentré dans une approche purement physique, au détriment d'un aspect technique". Faudrait-il s’inspirer du rugby d’hier, pour inventer le rugby de demain ? 

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