"Puisqu'on ne meurt plus du sida, les jeunes s'en méfient moins"

Les résultats du sondage de Sidaction sur les connaissances des 15-25 ans à propos du sida sont inquiétants.

Un participant à la Gay Pride de Toulouse (Haute-Garonne)  brandit une affiche pour alerter sur la dégradation des soins apportés aux malades du sida, le 20 juin 2015
Un participant à la Gay Pride de Toulouse (Haute-Garonne)  brandit une affiche pour alerter sur la dégradation des soins apportés aux malades du sida, le 20 juin 2015 (CLEMENT GRUIN / CITIZENSIDE.COM / AFP)

Comme chaque année à l’occasion du week-end du Sidaction, l'association a publié, jeudi 31 mars, un sondage sur l'information et la prévention des jeunes concernant le sida. Ses résultats sont inquiétants : "En 2016, 82% de la population ciblée se dit bien informée, contre 89% en 2015", indique l'étude réalisée par l'Ifop sur 1 001 jeunes de 15 à 25 ans.

Entre légendes urbaines sur les modes de transmission du VIH et fausses croyances sur les moyens de protection, l'ignorance peut conduire à des pratiques à risques. Aujourd'hui en France, les 15-24 ans représentent 11% des découvertes de séropositivité — un chiffre en augmentation de 24% depuis 2007, signale le sondage. Francetv info a cherché à savoir si les jeunes prenaient réellement des risques dans leurs pratiques sexuelles.

Une méconnaissance des risques 

La prévention est l'une des clés de la stabilisation de l'épidémie en France. Elle peut passer par des événements organisés par des associations comme le Sidaction, qui se déroule du 1er au 3 avril, mais aussi par l'Education nationale. Plutôt stable depuis 2008, selon Aides, l'épidémie est moins visible et moins médiatisée depuis les années 2000. Donc les jeunes semblent l'avoir un peu oubliée. 

C'est là que réside le problème, estime Hugues Fischer, militant de longue date à l'association Act Up-Paris. "On apprend à se protéger seulement quand on est conscient du danger. Or les jeunes ne s'intéressent pas à ce qu'ils ne connaissent pas." D'autant plus qu'avant le début de leur vie sexuelle, toutes ces recommandations peuvent leur paraître abstraites. "Pourtant, le VIH se propage essentiellement à travers des gens qui ignorent leur séropositivité et au début de leur maladie, lorsque le virus est le plus contaminant", renchérit le coordinateur prévention.

Céline Offerlé, directrice du Centre régional d'information et de prévention du sida (Crips) de la région Paca, préfère nuancer les chiffres du sondage. "Les jeunes sont toujours informés à l'école et ils ont toujours un niveau de connaissances relativement élevé, même s'il a baissé ces dernières années. Mais c'est vrai qu'il y a des légendes urbaines, notamment autour de la contamination par les moustiques !" 

Parmi ces croyances sans fondements, le sondage de Sidaction relève que 20% des jeunes interrogés pensent que le virus du sida peut se transmettre en embrassant une personne (contre 15% en 2015) et 15% en s’asseyant sur un siège de toilettes publiques (contre 13% en 2015). En réalité, le virus ne peut se transmettre que par le sang, le sperme et le liquide séminal, émis au début de l'érection, les sécrétions vaginales et le lait maternel. Ne sachant pas démêler le vrai du faux, les jeunes peuvent se mettre en danger.

"Le dépistage fait encore peur"

"La prévention n'est pas qu'une affaire de méconnaissance, affirme Céline Offerlé. Il faut aussi être capable de mettre en pratique les recommandations — et les jeunes ne le font pas forcément." Même s'ils se protègent davantage que la génération précédente, les 15-25 ans n'utilisent pas systématiquement le préservatif.

Une insouciance dont Lucie H. a fait la douloureuse expérience. Cette jeune femme a été contaminée par le VIH à 20 ans et témoigne sur le site Konbini. "On ne pense jamais au risque quand on est bien, au chaud, avec quelqu'un qu'on apprécie ou qu'on désire, quand on a bu deux ou trois verres en soirée, quand on a l'enthousiasme d'une première rencontre", raconte la jeune femme à francetv info. Des risques souvent minimisés. "Une personne qui n'a pas utilisé de capote avec un nouveau partenaire dira toujours, ou presque, le lendemain, 'Ouais je sais, c'est pas bien' et trouvera une excuse", renchérit-elle.

Et puisque ces jeunes n'ont que peu conscience des risques, ils ne seraient que 45% (contre 55% en 2015) à effectuer un test de dépistage du VIH/sida après un rapport sexuel non protégé, d'après le sondage de Sidaction. "Parce que le dépistage fait encore peur !", explique Lucie H. "Il y a encore énormément de personnes qui ont peur de se faire dépister par crainte du diagnostic." Une crainte qui peut amener à la contamination involontaire.

Le sida, c'est un "truc de vieux"

Dans les années 1980 et 90, l'épidémie de sida a été un véritable fléau, rappelle Allodocteurs. L'association Aides a d'ailleurs été créée en 1984. Pourtant, "aujourd'hui, ce n'est plus un sujet qui mobilise. Les jeunes ne voient plus leurs copains mourir et ont moins de proximité avec la maladie. Ce n'est plus leur affaire", observe la directrice du Crips de Paca. Ils ne se sentent pas concernés par cette maladie, presque immunisés.

Il existe pourtant des populations encore très touchées par le virus, comme les hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes, et tout particulièrement les 15-24 ans. "Le nombre de séropositifs parmi eux a été multiplié par deux et demi entre 2003 et 2014", s'alarme Céline Offerlé. 

Les risques d'être contaminée par le sida, Lucie H. les connaissait. Mais la jeune femme avait décidé que ça ne la concernait "que de loin". "C'étaient des chiffres, des données médicales ; je ne faisais pas le lien entre ce que je lisais et voyais du VIH/sida et ma propre vie sexuelle, regrette-elle. Il y a plein de choses qui me paraissent maintenant évidentes, mais qui ne l'étaient pas avant que je sois touchée personnellement par le virus. Et qui ne le sont toujours pas pour les gens que je côtoie." 

"Il vaut mieux une vie sans VIH qu'avec"

Aujourd'hui, on ne meurt plus systématiquement du sida, grâce à une prise en charge médicale moins lourde et plus efficace. "Je ne me sens pas malade et je ne tombe pas malade, raconte Lucie H. Je prend des médicaments à vie, mais comme le font les diabétiques, certains asthmatiques ou les gens qui ont de graves allergies. Mais ce n'est pas parce qu'une maladie ne va pas tuer que ce n'est pas grave d'en souffrir. Personne n'a envie d'avoir un virus mortel dans le corps, personne ne veut de cancer. On souhaiterait tous avoir une santé de fer. Alors il vaut mieux vivre sans le VIH qu'avec."

Céline Offerlé, elle, voit un problème plus large dans cette imprudence vis-à-vis du sida. "Ils n'ont pas plus peur de la cirrhose du foie ou des maladies cardiovasculaires que du VIH. Et puisqu'on n'en meurt plus, on s'en méfie moins. Ils ne se rendent pas compte que c'est une maladie qui ne guérit pas, avec un traitement quotidien qui peut créer des obstacles professionnels et privés." 

Des obstacles qui viennent notamment du regard que la société porte sur le VIH. Car la séropositivité reste une maladie honteuse. "Toute seule, je m'en sors bien, raconte Lucie H. C'est dans les paroles ou les pensées des autres que je me perds parfois. Ça peut être très pesant dans le couple. Créer des tensions, des conflits, des paroles blessantes. Quand la personne que vous aimez a parfois peur de vous toucher, c'est très difficile."