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Saumon d’élevage : la petite erreur “très embarrassante” des autorités norvégiennes

Article rédigé par Marion Solletty - Envoyée spéciale en Norvège
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Les laboratoires de l'Institut national norvégien de recherche sur la nutrition et les produits de la mer, à Bergen (Norvège), le 25 octobre 2013. (MARION SOLLETTY / FRANCETV INFO)

La Norvège assure surveiller de près les contaminants présents dans le saumon d'élevage. Francetv info a pourtant été le témoin d'un joli raté.

A l'approche des fêtes de Noël, les attaques sur le saumon d'élevage rendent les autorités norvégiennes sensibles. Après la diffusion, le 7 novembre, d'un documentaire accusateur pour l'industrie aquacole dans "Envoyé spécial", sur France 2, le site des produits de la mer de Norvège a publié une réponse très détaillée aux attaques visant ce produit, accusé de contenir de nombreux contaminants.

Ce texte, publié par l'organe chargé de promouvoir le saumon norvégien à l'étranger, insiste à plusieurs reprises sur les nombreux contrôles dont fait l'objet l'industrie aquacole, notamment "concernant les résidus de substances non-désirables". Problème : ce processus de régulation peut parfois subir d'embarrassants ratés…

"Le poisson d'élevage est une nourriture saine"

Bergen, Norvège, le 25 octobre. "N'est-il pas inquiétant qu'avec une seule portion de saumon de 200 grammes une femme de 60 kilos frise la dose hebdomadaire tolérable pour le méthylmercure ?" Dans le petit bureau mansardé du Nifes, l'Institut national norvégien de recherche sur la nutrition et les produits de la mer, ma question provoque un silence interloqué.

Livar Frøyland est manifestement pris au dépourvu. Le directeur de recherche "Santé et produits de la mer" du Nifes a accepté de répondre à mes questions sur les contaminants dans le poisson d'élevage.

Chaque année, son institut, niché dans le port de Bergen, analyse près de 2 000 échantillons de poisson recueillis dans les fermes aquacoles du pays. Ce programme de surveillance annuel est une des conditions posées par l'Union européenne pour l’accès au marché communautaire.

Le dernier rapport qui en est issu, publié en août 2013 sur le site du Nifes (en anglais), se veut particulièrement rassurant : "Le poisson d'élevage est une nourriture saine", explique le communiqué qui l'accompagne.

Du méthylmercure en quantité étonnante

A lire de près le rapport en question, il est pourtant sérieusement permis d'en douter : un chiffre contredit à lui seul cette affirmation. Il se trouve à la page 34 du rapport* et concerne l'un des contaminants les plus toxiques du poisson : le méthylmercure.

Ce neurotoxique particulièrement néfaste pour le développement fœtal vient de faire l'objet d'un nouvel avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) (lien en anglais). Admettant avoir probablement sous-estimé ses effets néfastes, l'agence a décidé d'abaisser la dose hebdomadaire tolérable (DHT) pour l'exposition humaine à 1,3 microgramme par kilo de masse corporelle.

Si on se fie à la concentration maximale de méthylmercure relevée pour le saumon d'élevage dans le rapport norvégien - 0,37 milligramme par kilo de poisson -, le calcul est vite fait : une femme de corpulence moyenne ingérant une portion de 200 grammes de saumon atteint facilement la DHT, et un enfant la dépasse allègrement.

Une "coquille" passée totalement inaperçue

"C'est très surprenant", concède Livar Frøyland. Le chercheur décroche son téléphone. Un expert, puis un autre, sont appelés à la rescousse. Deux heures plus tard, le mystère est enfin levé : le chiffre de 0,37 est en fait… une erreur.

"Une coquille" s'est glissée dans le rapport, m'explique, penaud, Bjørn Tore Lunestad, l'un des auteurs de l'épais document. La vraie concentration mesurée était de 0,037 milligramme par kilo de poisson, un niveau beaucoup plus rassurant d'un point de vue sanitaire.

Mais pour les autorités norvégiennes, l'erreur est, de l'aveu même de mes interlocuteurs, "très embarrassante".

"Il y a tellement de chiffres… On ne vérifie pas tout"

Comment se fait-il que personne n'ait remarqué ce chiffre inquiétant, ni au sein des autorités norvégiennes, ni au niveau des autorités européennes ?

Au Mattilsynet, l’agence de sécurité alimentaire norvégienne, la réponse qu’on me donne a de quoi laisser songeur. "Il y a tellement de chiffres… On ne vérifie pas tout", m’explique au téléphone Christine Børnes, chargée de superviser le programme de surveillance aquacole et manifestement prévenue de mon appel.

La responsable assure cependant que cette simple "erreur de frappe" ne remet pas en cause le dispositif de surveillance sanitaire : le Mattilsynet collabore étroitement avec le Nifes pendant la campagne d'analyse, précise-t-elle, et le rapport n'est là que "pour le grand public".

La surveillance très relative des autorités européennes

Vraiment ? Sur la première page du rapport, le premier destinataire de ces résultats est pourtant explicitement désigné : la campagne est menée "pour remplir les obligations norvégiennes au regard de la directive européenne 96/23/EC". Un peu naïvement, j'en déduis que quelqu'un, quelque part, à Bruxelles, est supposé lire ce rapport et contrôler la conformité des résultats.

Reste à le trouver. Dans l'Union européenne, le risque sanitaire lié à l'alimentation est géré par deux entités : l'Agence européenne de sécurité des aliments, chargée de l'évaluation des risques, et la Commission européenne, tenue d'établir les régulations et de suivre leur application. Inutile de solliciter ces deux institutions : personne ne semble avoir eu sous les yeux le rapport que j'évoque, ni même connaître son existence.

La Norvège n'étant pas membre de l'Union, c'est vers l'Association européenne de libre-échange (AELE) qu'il faut se tourner : cette agence est chargée de veiller au respect des normes communautaires pour l'Islande, la Norvège, le Liechtenstein et la Suisse.

Au téléphone, on m'informe que oui, l'AELE a bien reçu un document du Mattilsynet récapitulant les résultats du programme de surveillance. Puis-je le consulter ? Ça se complique. "La consultation des autorités norvégiennes étant nécessaire", m'explique-t-on, il va falloir attendre quinze jours pour que ma demande d'accès à un document officiel puisse obtenir une réponse.

Accessible sur le site de l’AELE (en anglais), le document en question ne mentionne que le nombre d'échantillons prélevés et le nombre de résultats anormaux. Force est de constater que les autorités européennes délèguent très largement le contrôle du secteur aux autorités norvégiennes : de toute évidence, personne à Bruxelles n'a lu le fameux rapport.

* Le rapport du Nifes a été amendé pour corriger l'erreur quelques jours après le passage de francetv info.

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