Comment j'ai été hypnotisée en pleine rue

Yohan Rimbert, hypnotiseur de 25 ans, exerce son art sur les passants, dans le quartier du Châtelet, à Paris. Je lui ai demandé de tester ses techniques sur moi.

Yohan Rimbert hypnotise les passants qui veulent tenter l\'expérience dans le quartier du Châtelet, à Paris.
Yohan Rimbert hypnotise les passants qui veulent tenter l'expérience dans le quartier du Châtelet, à Paris. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE/FRANCETV INFO)

OK, j'ai complètement conscience que je suis en train de tomber sur son épaule, mais c'est mon corps qui tombe. Je me dis toujours que si j'avais envie de me redresser, j'en serais capable. Je reste consciente de ce qui se passe. Mais cet état est agréable. Mon corps est relâché. Progressivement, j'oublie les passants qui nous observent sur la place Joachim-du-Bellay, à deux pas de la fontaine où l'eau ne coule pas, dans le quartier du Châtelet, à Paris. Je suis totalement concentrée sur la voix et la présence de l'hypnotiseur. Le reste devient secondaire.

J'ai croisé Yohan Rimbert, alias Don Julyus, au même endroit, il y a une dizaine de jours, manipulant les passants hypnotisés comme des marionnettes. "Avec l'hypnose, j'active la zone alpha du cerveau, celle des rêves, de l'imaginaire", m'avait-il alors expliqué. J'ai voulu comprendre, me faire hypnotiser moi aussi. Pas stressée. L'hypnotiseur m'avait affirmé qu'on ne pouvait pas pousser une personne à faire quelque chose allant à l'encontre de ses principes. Et, surtout, il avait réussi à gagner ma confiance.

Au début, ça n'a pas fonctionné. J'ai suivi ses instructions, pourtant, me remémorant les conseils qu'il avait donnés aux précédents cobayes. Ne pas lui résister, ne pas forcer non plus si ça ne marchait pas. Me concentrer sur ses paroles. 

J'ai réussi à décoller mes doigts

Don Julyus a d'abord essayé sur moi le test de réceptivité, pour savoir si je tomberais facilement en état d'hypnose. Il m'a demandé de coller mes pieds, de placer mes deux index l'un en face de l'autre et de regarder l'espace entre les deux. "Je vais placer un aimant sur chaque doigt et ils vont commencer à s'attirer maintenant", a-t-il annoncé en claquant des doigts à une fréquence régulière. Les phalanges se sont rapprochées l'une de l'autre.

Je connaissais le rituel, je l'avais vu faire sur d'autres. "Et maintenant, plus tu essaies de décoller tes doigts, plus ils se soudent..." C'est là que j'ai décollé mes doigts. Sa phrase est restée en suspens. "C'est ce que je me disais tout à l'heure, c'est l'hypnose conversationnelle qu'il te faut." Autrement dit, je fais partie des personnes un peu moins réceptives, qui ont besoin de plus de temps pour entrer en état d'hypnose. Il doit me parler, me faire imaginer des choses.

Le débit de ses paroles s'est alors modifié. Il m'a demandé d'imaginer une prairie, de marcher sur l'herbe. Je ne me suis pas retrouvée dans la prairie. Je l'ai vue, bien sûr, mais comme si j'y pensais, tout simplement. J'ai essayé d'y mettre de la bonne volonté. J'ai visualisé mentalement l'escalier à cinq marches dont il me parlait. J'ai senti que mes jambes se mettaient à fourmiller. Je me suis demandé si c'était à cause du froid.

"Tu es de mèche ?"

J'ai descendu mentalement les marches. J'ai été surprise de réaliser soudain que mes bras étaient totalement mous. Don Julyus m'a fait compter dans ma tête à rebours à partir de 10. Je savais ce qui allait se passer. 10-9-8-7-6-5… Je n'ai pas de souvenir de la fin du décompte. C'est à ce moment-là que ça a fonctionné, je crois, et que je suis tombée sur l'épaule de l'hypnotiseur.

Je ne dors pas, j'entends clairement tout ce qu'il me dit et une petite voix dans ma tête commente tout. "Je ne suis pas vraiment en état d'hypnose là, si ?" Il me fait coller les pieds au sol – "comme si tu avais marché dans du ciment frais" –, je sens mes jambes se durcir légèrement, mais elles ne sont pas vraiment "lourdes", comme il dit. L'hypnotiseur m'invite alors à essayer de les décoller. Je m'étonne de ne réussir à les bouger que d'un petit centimètre. Il me libère, d'un coup. Mais je m'interroge. "Et si j'avais forcé, n'aurais-je pas pu les soulever plus tôt ?"

Sans que j'aie le temps de réaliser, je sens mon corps basculer à nouveau. Don Julyus continue de me parler à l'oreille. "Est-ce que tu es de mèche ?" Quelqu'un d'autre s'adresse à moi. Je l'entends, de manière lointaine. J'aurais pu lui répondre, mais cela m'aurait demandé un effort et j'aurais alors dû sortir de cet état de pesanteur plutôt confortable.

Est-ce que j'aurai oublié qui je suis en rouvrant les yeux ?

L'hypnotiseur enchaîne, imperturbable. "Je vais compter de 1 à 3 et tu ne te rappelleras plus comment tu t'appelles", annonce-t-il en touchant mon front. Là, la petite voix dans ma tête proteste. Il faut dire que j'ai un prénom peu commun auquel je tiens. "Jéromine, Jéromine..." Je le répète dans ma tête. L'hypnotiseur continue sa litanie pour me faire oublier. "C'est comme si tu ouvrais un placard et que tu ne te souvenais plus de ce que tu y cherchais." Est-ce que vraiment j'aurai oublié qui je suis en rouvrant les yeux ? Ça y est, il me dit de me redresser, me redemande mon prénom. Je lui réponds, sûre de moi. "Jéromine."

Après un ou deux autres petits jeux, l'expérience se termine. Je me sentais bien, j'aurais aimé que ça continue. Mon attention se détache de lui, je réalise alors que le groupe autour de nous a doublé de volume. Je suis un peu déçue, j'aurais voulu que ça fonctionne mieux sur moi.

Don Julyus a déjà trouvé un nouveau participant. Intrigués, les passants sont nombreux à vouloir essayer, souvent après avoir clamé : "Je n'y crois pas, de toute façon." Au centre du cercle, il est en train d'essayer de faire oublier son nom à Mélissa, une jeune femme élancée. Elle a les yeux levés au ciel, cherche dans sa mémoire. Rien. Elle rit, gênée.

Mélissa est très réceptive. Don Julyus lui fait oublier le chiffre 7. Deux minutes après, elle est en train de chanter face à nous. L'hypnotiseur lui a fait croire qu'elle se produisait sur scène et que nous étions son public. Je me demande comment l'hypnose peut être aussi efficace sur certains et moins sur d'autres, presque certaine que je n'aurais jamais vu se matérialiser le chat bleu qu'elle est en train de caresser avec affection.

Un métier non réglementé

"Tout le monde est hypnotisable, mais de façon différente", explique Kevin Finel, directeur du Centre d'hypnose de l'Arche, à Paris. Et les techniques aussi varient. "Pour l'hypnose de spectacle ou de rue, il y a un timing à respecter. Or, certains vont rentrer très vite dans cette expérience tandis que d'autres ont besoin d'être rassurés, sinon ils ne se laissent pas aller."

La réalité en cabinet est bien différente. Les émissions comme "Stars sous hypnose" contribuent parfois à transmettre une image faussée et caricaturale de cette pratique. "Des gens nous appellent en pensant qu'on va les mettre sous hypnose et qu'ils vont se réveiller transformés, mais ce n'est pas si simple que ça", affirme l'hypnothérapeute. 

Don Julyus, Yohan Rimbert pour l'état civil, ne pratique pas que dans la rue. Hypnopathe depuis deux ans, il reçoit en cabinet des personnes qui cherchent à arrêter de fumer ou à être moins stressées. Il n'a pas suivi de formation spécifique mais assure pratiquer l'hypnose depuis dix ans. "C'est un métier non réglementé et, théoriquement, tout le monde peut se prétendre praticien en hypnose", confirme Kevin Finel.

Il rit aux larmes au mot "chaussure"

Pour Yohan, qui se produit aussi sur scène, la rue est plus excitante. "Les gens ne sont pas là pour ça, c'est plus difficile de les approcher, il faut être malin." Il veut "montrer aux gens que l'hypnose n'est pas ce qu'ils pensent". "C'est un état naturel, tu entres en état d'hypnose léger cinq à huit fois par jour, quand tu as le regard dans le vague, par exemple."

Avec les personnes très réceptives, Don Julyus fait son show. Le public a largement grandi maintenant. "Chaussure", "chaussure", un homme plié en deux rit aux larmes. L'hypnotiseur lui a suggéré un fou rire lorsqu'il entendrait ce mot. Au claquement de doigts, tout s'arrête. L'homme sèche ses yeux, son visage est redevenu sérieux.

De mon côté, j'ai du mal à retrouver mes esprits. Un homme d'une cinquantaine d'années me parle, mais je peine à focaliser mon attention sur ce qu'il dit. Je flotte dans cet état pendant une petite demi-heure après l'arrêt de l'hypnose. En quittant les lieux, je me demande finalement si la séance n'a pas mieux fonctionné que ce que je pensais.