Reportage Familles d'accueil, béguinage, colocation... Ces habitats qui luttent contre l'isolement des personnes âgées au temps du Covid-19

En cette période de Noël, l'épidémie accentue la solitude des plus de 65 ans, qu'ils vivent seuls ou en Ehpad. Il existe, pourtant, d'autres types d'habitats collectifs et solidaires qui permettent d'inclure d'avantage les seniors dans la société.

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Radio France
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Clothilde (82 ans) et Anne (26 ans) vivent en colocation depuis près de trois ans à Paris. (Valentine Joubin / RADIO FRANCE)

Il est 14 heures aux Ormes-sur-Voulzie, village de Seine-et-Marne. André vient de terminer sa sieste et enfile péniblement ses chaussures dans l’obscurité. "J’étais en train de me préparer pour sortir, faire des tours dans le jardin pour entretenir ma forme", nous lance avec le sourire ce grand homme longiligne de 98 ans, alors que Joëlle, son accueillante familiale, pénètre dans la chambre à coucher. Sa canne à la main, son béret basque posé sur ses cheveux blancs bien peignés, il arpente la cour pavée deux fois par jour. "Je ne lui laisse pas vraiment le choix !", commente l’ancienne infirmière avec malice.

Cela fait bientôt trois ans qu’André a emménagé chez Joëlle Duval et son mari. Le nonagénaire et la femme de 63 ans sont devenus très complices. Dans cette grande maison bordée par un ruisseau et entourée de bois vivent également un couple d’anciens agriculteurs et Ginette, la belle-sœur de Joëlle. Leurs chambres sont au rez-de-chaussée, celle de Duval au premier étage.

"On est plus libres" qu'en Ehpad

La France compte un peu moins de 10 000 familles d’accueils agréées pour personnes âgées, ce qui ne permet pas de répondre à la demande croissante. L’épidémie de Covid-19 et le premier confinement ont suscité un engouement pour cette alternative aux maisons de retraite. "Beaucoup de familles ont souffert de la rigidité des Ehpad, des consignes. Ils ont eu le sentiment que leurs parents vivaient en prison", raconte Maryse Montangon, présidente de la Fédération nationale des aidants et accueillants familiaux (FNAAF). "On est plus libres", confirme André.

"Il y a des horaires parce qu’on est en collectivité mais ce n’est pas pareil. Ici j’ai mon ordinateur, je regarde mes photos, je fais mes comptes."

André, 98 ans, vit en famille d'accueil

à franceinfo

L'épouse d'André a passé ses dix dernières années en établissement médicalisé et c’est d’ailleurs pour lui rendre visite qu’il a d’abord séjourné le week-end chez les Duval avant de s’y installer définitivement.

Le coût de l’hébergement peut aussi être un argument : la pension complète en famille d’accueil va de 1 500 à 1 800 euros par mois en moyenne, tandis que le tarif médian en Ehpad dépasse les 1 900 euros.

André (98 ans) et Joëlle (63 ans), son accueillante familiale, aux Ormes-sur-Voulzie (Seine-et-Marne). (Valentine Joubin/ RADIO FRANCE)

Pour obtenir l’agrément auprès du Conseil départemental, Joëlle Duval a passé plusieurs entretiens, avec une psychologue notamment, et a dû prouver que sa maison était adaptée à l’accueil de personnes âgées. Depuis, l’accueillante familiale reçoit tous les trois mois une visite de contrôle. Son agrément vient d’être renouvelé pour cinq ans mais elle n’ira pas jusqu’au bout. Cette femme énergique dit avoir perdu "la pêche" du début. Les repas, la toilette des quatre résidents, les rendez-vous médicaux… "Je n’ai pas pris de vacances depuis 15 ans", lâche-t-elle avec fatalité.

Le droit au répit grâce à des remplaçants ainsi que la formation des accueillants, qui ne sont pas tous issus du milieu médical, sont les deux sujets majeurs sur lesquels travaille la FNAAF. La fédération milite par ailleurs pour que l’accueil familial soit reconnu comme un métier par l’État.

Homard pour Noël et nems pour le jour de l'An

Clothilde Hedreville n’a, elle, jamais pensé à vivre avec d’autres personnes âgées. "J'aime beaucoup les jeunes. Ils sont durs, c'est vrai - moi aussi j'ai été jeune - mais ça dépend de la façon dont on se présente à eux". Cette femme de 82 ans sait de quoi elle parle. Depuis plus de dix ans, cette ancienne aide-soignante originaire de Guadeloupe vit avec des étudiants. Dans son grand et lumineux cinq pièces de la porte de Saint-Ouen, dans le nord de Paris, deux chambres sont réservées aux "enfants", le nom affectueux qu'elle donne à tous ses jeunes colocataires. "Mon mari est mort, mes six enfants sont partis les uns après les autres. Toute seule à la maison c’est un peu dur", confie cette petite femme douce et souriante qui n’aime rien tant que "discuter et rigoler".

"J’ai toujours vécu avec des personnes âgées, avec ma grand-mère au Vietnam", raconte Anne, étudiante en sciences du langage. (Valentine Joubin / Radio France)

Cette année, Clothilde passe les fêtes de fin d’années avec Anne, l’étudiante vietnamienne qui a emménagé il y a près de trois ans. Pour Noël, la retraitée prévoit "des petits homards en entrée et des pois d’Angole avec du riz en plat principal", une spécialité antillaise. Pour le jour de l’An, "je ferai des nems. C’est les vacances, j’ai tout mon temps", ajoute la jeune-femme de 26 ans, très studieuse. "J’ai toujours vécu avec des personnes âgées, avec ma grand-mère au Vietnam", raconte-t-elle en bravant sa timidité. Confrontée à la difficulté de trouver un logement dans la capitale, elle s’est tournée vers l’association Le Pari solidaire qui propose des colocations intergénérationnelles.

"La première chose, c'est la présence"

Anne paie 150 euros par mois pour sa chambre spacieuse, très loin des loyers des colocations étudiantes à Paris. La seule règle "c’est que leur chambre soit propre parce que la propreté j’aime ça", prévient Clothilde. On mettrait d’ailleurs quiconque au défi de trouver une trace de poussière dans son appartement. Après sa journée de cours, l’étudiante et l’octogénaire ont un rituel : "Elle est allongée sur son lit et moi assise par terre. On se raconte nos journées."

Clothilde est autonome mais ça n’empêche pas Anne de lui rendre quelques services : "Parfois elle me dit 'Tata, tu as mal ?', explique la retraitée comme on avoue sa gourmandise. Elle me frotte les pieds, elle me frotte le dos." "La discussion c’est une chose, mais la première chose c'est sa présence, elle me rassure, confie Anne. Si je ne la vois pas, il me manque quelque chose". Les yeux de Clothilde s’embuent soudainement. Elle sait qu’une fois son master 2 en poche, cet été, "l’enfant de la maison" quittera le nid.

Une communauté où "personne n'est indifférent à l'autre"

Prendre soin les uns des autres au quotidien tout en préservant l'intimité de chacun, telle est la promesse du béguinage. Créé au Moyen-Âge par des communautés de religieuses dans le nord de l’Europe, ces habitats partagés pour personnes âgées se sont récemment développés dans d'autres régions. Andrée, veuve de 80 ans, a emménagé il y a un peu plus d'un an dans le béguinage de la Tourangelle, dans les quartiers nord de Tours pour retrouver "du contact humain". Dans son village d'Indre-et-Loire, les jeunes ont, petit à petit, remplacé les vieux : "Ils travaillent beaucoup et ils ne s’occupent pas tellement des personnes âgées", glisse-t-elle en riant.

Le repas de Noël du béguinage de la Tourangelle, à Tours, lundi 21 décembre 2020. (Laurent Doridant)

Ils sont 19 béguins - 15 femmes et 4 hommes - à partager cet immeuble moderne de quatre étages avec ascenseur et petit jardin, entouré de commerces. Les 16 appartements - des logements sociaux (entre 400 et 600 euros de loyers en moyenne) – sont tous dotés d'un balcon. Mais la particularité du lieu c’est la salle de convivialité du rez-de-chaussée. "On joue au scrabble, à la belote, d’autres regardent la télé, il y a aussi un club de lecture une fois par semaine, on y organise des repas, comme cette semaine pour Noël", nous raconte fièrement Yves, 76 ans. Lui et sa femme Josiane, atteinte de la maladie de Parkinson, voulaient "fuir la solution de l’Ehpad", et son côté parfois impersonnel.

Tous ont signé une "charte de vie" qui les engage à la bienveillance, au respect et à l’entraide mutuelle. "Ce n’est pas du baratin, assure Annick, 75 ans. Nous sommes vraiment veilleurs les uns pour les autres."

"Si une personne ne donne pas signe de vie depuis 24 heures, on va s'inquiéter et on va s'autoriser à frapper chez elle, à l'appeler."

Annick, habitante du béguinage de la Tourangelle

à franceinfo

Quand elle a été contaminée par le Covid-19, durant le premier confinement, les voisins d'Annick sont venus lui porter des repas et ont fait ses courses. "Il y a plus ou moins d’affinités mais personne n’est indifférent à l’autre", résume Josiane.

La coopérative qui retarde la dépendance

Au sein de la coopérative Chamarel, à Vaulx-en-Velin, près de Lyon, il n'y a pas d'engagement écrit mais la vingtaine d'habitants partagent tous la même philosophie : "Ne pas embêter nos enfants", explique Jean, 69 ans."Ne pas faire comme nos parents qui se sont reposés sur nous quand les problèmes sont arrivés", ajoute Anne, 66 ans. L'immeuble de 16 appartements, sur quatre étages, que les coopérateurs ont fait construire et dans lequel ils ont emménagé en 2017, est accessible aux fauteuils roulants. "On a de larges coursives à chaque étage, des portes coulissantes, des salles de bain à l'italienne", décrit Jean. Chaque retraité a investi selon ses moyens dans ce bâtiment aux larges baies vitrées, conçu pour consommer le moins d'énergie possible.

Une assemblée générale hebdomadaire de la coopérative Chamarel, à Vaulx-en-Velin (Rhône). (Coopérative Chamarel)

À Chamarel, on anticipe la dépendance et on préserve son autonomie. "Chacun a sa propre vie avec ses activités, ses amis, ses propres centres d'intérêt, précise Anne. L'idée, c'est quand même que l'on puisse vivre le plus longtemps actifs". Les habitants se retrouvent pour entretenir le jardin, faire du bricolage dans la buanderie et surtout pour les réunions hebdomadaires de la coopérative dans la salle commune du rez-de-chaussée qui accueille aussi les jeunes du quartier et des artistes.

L'immeuble conçu et habité par les membres de la coopérative Chamarel de Vauxl-en-Velin (Rhône). (Coopérative Chamarel)

Cette ouverture à l'autre "c'est une des forces de la coopérative", selon Jean. Son épouse, Maryline, atteinte d'une maladie neurodégénérative, a quitté l'immeuble il y a quelques semaines pour intégrer un Ehpad : " Elle participait à toutes les assemblées générales. Le fait d'être en contact avec les gens, de réfléchir... Les médecins étaient surpris qu'elle tienne aussi longtemps. On a gagné peut-être deux ans de vie agréable."

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