Infographies Covid-19 : le bilan officiel dépasse les 100 000 morts en France, voici ce que signifie ce chiffre sous-estimé

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Chambre funéraire de l'hôpital Jacques-Cartier de Massy (Essonne), le 8 décembre 2020. (PASCAL BACHELET / BSIP / AFP)

Le pays a dépassé, jeudi, les 100 000 morts du Covid-19. Un terrible bilan que vous décrypte franceinfo, graphiques à l'appui.

C'est du jamais-vu depuis plus de soixante-dix ans. Le bilan de l'épidémie de Covid-19 en France a dépassé, jeudi 15 avril, le chiffre vertigineux de 100 000 morts. Selon Santé publique France, 100 073 personnes sont mortes du Covid-19 à l'hôpital, en Ehpad et dans les établissements médico-sociaux. Pour trouver trace d’un événement d’une telle magnitude sanitaire, il faut, selon l’Insee, remonter à la grippe italienne de 1949. Franceinfo décrypte ce bilan, ses limites et ses inconnues.

Un chiffre symbolique, mais discuté

Les 100 000 morts concernent les décès de personnes touchées par le Covid-19 à l'hôpital, en Ehpad et en établissements médico-sociaux (EMS). Si la première vague a été soudaine et très marquée, avec près de 25 000 décès en mars et en avril 2020, c'est bien la deuxième vague, beaucoup plus longue, qui a été la plus mortelle. Sur les seuls mois de novembre à mars inclus, on compte 58 876 décès. Au total, sur les 100 000 décès ainsi comptabilisés, plus de 73 000 sont survenus à l'hôpital, et plus de 26 000 en Ehpad ou en établissements médico-sociaux. 

La précision de ce chiffre de 100 000 morts est cependant discutée. Directeur du Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CepiDc), Grégoire Rey rappelle que, "pendant la première vague, nous avons des décès qui ont été déclarés Covid-19 suspectés sans que le médecin n'ait pu faire de test". "On ne parle pas de quelque chose de massif, relativise-t-il. C'est de l'ordre de 20% pour la première vague, puis pratiquement plus rien ensuite." Cette surestimation initiale est d'ailleurs contrebalancée par les données compilées par le CepiDc. Destinataire d'une version anonymisée des certificats de décès détaillés, ce centre est capable de fournir un décompte plus lent que Santé publique France, mais plus précis. Au 31 décembre, le CepiDc compte pour le moment – tous les certificats n'ont pas encore été reçus – 75 975 décès dont le Covid est la cause initiale ou secondaire, contre 64 606 pour Santé publique France.

Comment expliquer ce décalage de 11 369 morts ? "Dans ce qu'enregistre Santé publique France, il y a un gros manque : les personnes qui meurent à domicile", regrette Jean-Marie Robine, directeur de recherche émérite à l'Inserm, en précisant que certains décès hospitaliers, ceux intervenus dans les unités de soins de longue durée, échappent également au décompte quotidien. Selon les calculs de celui qui est aussi conseiller scientifique auprès de l'Institut national d'études démographiques (Ined), "il faut augmenter de 10% les décès à l'hôpital et de 6% le total ainsi obtenu pour compenser les décès manquants".

"La barre des 100 000 morts, nous l'avons franchie depuis un bon bout de temps."

Jean-Marie Robine

à franceinfo

Pour être tout à fait complet, un troisième décompte est à considérer. Celui de la surmortalité calculée par l'Insee à partir de certificats ne mentionnant pas la cause de décès. Toutes causes confondues, l'Insee a observé, du 1er mars 2020 au 29 février 2021, un nombre de décès supplémentaires de 77 779 par rapport à la même période sur les années 2019-2020 (55 500 sur l'année 2020 par rapport à 2019). A titre de comparaison, un tel excédent n'avait jamais été observé depuis la grippe italienne de 1949, qui avait provoqué 60 000 morts supplémentaires. Cette fois-ci, l'écart avec la barre des 100 000 s'explique par le décalage temporel – il manque deux mois par rapport aux chiffres de Santé publique France – et le fait que les mesures de restriction contre la pandémie ont fait chuter d'autres causes de mortalité (grippe, accidents, etc.).

Alors que le nombre quotidien de décès en 2020, toutes causes confondues, avait largement dépassé la courbe de 2019 (servant de référence), notamment au printemps et à l'automne, celle de 2021 a tendance à rejoindre la normale depuis le mois de février.

Les personnes âgées et les hommes durement touchés

Depuis le début de la pandémie, les personnes âgées sont les plus touchées : parmi les décès en milieu hospitalier, les plus de 70 ans représentent 85% des victimes. Et on dénombre plus de morts de sexe masculin dans toutes les classes d'âge, sauf celle des plus de 90 ans, composée de 74% de femmes.

Ces chiffres ne marquent pas de rupture par rapport à la structure classique de la mortalité. "79% des personnes décédées en 2020 sont âgées de 70 ans et plus, contre 78% en 2019. La moitié des décès concernent des personnes de 85 ans et plus, comme en 2019", observe Sylvie Le Minez, cheffe de l'unité des études démographiques et sociales à l'Insee. Ils témoignent de ce que nos interlocuteurs appellent "l'effet moisson", c'est-à-dire, comme l'explique Grégoire Rey, la mort des "personnes les plus fragiles qui étaient sur le point de mourir". "On peut imaginer qu'une partie non-négligeable de ces personnes ont attrapé le Covid, et donc sur le long cours on va compter plus de décès avec Covid-19 que de décès en excès", explique-t-il.

Il serait cependant incorrect de considérer que toutes les personnes mortes du Covid seraient de toute façon décédées en 2020. Des personnes ont perdu des années de vie : l'Insee observe "une diminution marquée de l'espérance de vie d'un peu plus de six mois par rapport à 2019". Un chiffre "colossal" pour Jean-Marie Robine, qui observe que le rythme habituel est, au contraire, un gain de trois mois par an.

Interpellé sur le fait qu'une partie de ces décès étaient dus au vieillissement de la population, l'Insee a également entrepris de quantifier cette variable. Tout d'abord en appliquant les taux de mortalité de 2019 par classe d'âge aux effectifs de ces classes d'âge en 2020, puis en prenant en compte les gains tendanciels d'espérance de vie observés de manière constante ces dernières années. Avec le vieillissement naturel, les gains d'espérance de vie, et sans le Covid-19, "nous aurions eu 6 000 morts de plus en 2020", calcule Sylvie Le Minez. Soit 10,8% de la surmortalité finalement observée.

Dans d'autres classes d'âge, la pandémie, en raison du confinement, a au contraire fait légèrement baisser la mortalité. "Chez les moins de 25 ans, nous avons une baisse de 6% des décès, avec 400 décès en moins. Cela peut paraître peu, mais pour cette classe d'âge, ce n'est pas négligeable", constate Sylvie Le Minez. Plus accentuée chez les jeunes hommes, cette baisse "est sans doute en lien avec les conduites à risques, notamment au volant", estime la statisticienne de l'Insee. En 2020, la mortalité routière a chuté de 20%, selon les chiffres de la Sécurité routière.

De fortes disparités entre les départements

En observant le nombre de décès à l'hôpital par département, entre le mois de mars 2020 et le 13 avril 2021, un fort contraste se dessine dans l'Hexagone. Dans la moitié est de la France, plus touchée dès le début de la première vague, certains départements affichent un lourd bilan : 216 décès à l'hôpital pour 100 000 habitants dans les Vosges, 212 en Moselle ou 192 dans la Meuse. A l'inverse, l'ouest de la France est bien moins touché, avec entre 20 et 60 décès pour 100 000 habitants.

Mais les décès à l'hôpital ne représentent qu'une partie du total. Observer la surmortalité par département, à l'aide des données de décès toutes causes confondues fournies par l'Insee, apporte un éclairage supplémentaire. Entre le 1er mars 2020 et le 28 février 2021, on a dénombré 683 691 décès à l'échelle nationale, contre 605 912 décès sur la même période un an plus tôt, soit une surmortalité moyenne de 12,8%. Là encore, de très fortes disparités territoriales se dessinent lorsqu'on observe les chiffres par département.

Cette fois, ce sont les départements de l'Ile-de-France, ainsi que ceux de l'Est, qui sont les plus touchés. Sur l'année s'écoulant de mars 2020 à février 2021, les départements les plus touchés sont Mayotte (32,8%) et la Seine-Saint-Denis (28%). Six des dix départements les plus touchés sont situés en Ile-de-France.

Ces données dessinent "une France coupée en deux", confirme Sylvie Le Minez. Il faut cependant tenir compte de quelques éléments de contexte en regardant cette carte. Mayotte, le département de France où la surmortalité fut la plus forte en 2020, a été également frappée par une épidémie de dengue depuis le début de l'année. Et "pour les départements les moins peuplés, ces évolutions doivent être interprétées avec précaution, le nombre de décès pouvant davantage fluctuer d'une année sur l'autre", précise-t-elle. C'est le cas par exemple de la Haute-Saône, troisième département le plus touché.

De nombreuses inconnues demeurent

Les chiffres évoqués dans cet article ne sont qu'une première ébauche du vrai bilan de la pandémie en France. Dans les mois et les années qui viennent, les statisticiens et les chercheurs auront davantage de données pour affiner ce travail. On ignore par exemple pour le moment quelles sont les catégories sociales les plus touchées : cette variable n'est pas obligatoirement renseignée dans les certificats de décès. "Il va falloir attendre un peu, mais nous pourrons avoir cette information via l'échantillon démographique permanent que nous suivons tous les ans et qui permet de relier les bulletins de décès aux données de recensement", explique Sylvie Le Minez. 

Autre inconnue, les conséquences globales de la crise sanitaire sur la mortalité en France. "Il pourra y avoir des répercussions à long terme", anticipe Sylvie Le Minez, avant d'en énumérer quelques-unes : "Les séquelles des Covid longs, les retards de soins engendrés par la déprogrammation hospitalière et les impacts de la crise économique et sociale".  Pour Grégoire Rey, chercheur à l'Inserm, plus que le chiffre de 100 000 morts, "un peu artificiel", "la question actuellement, c'est : 'Quand sera-t-il vraiment temps de faire le bilan ?'"

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