Covid-19 en Inde : cinq questions sur le champignon mortel qui infecte de nombreux malades

Cette infection, attribuée à tort au "champignon noir", a tué plus de 4 200 personnes en Inde, selon les autorités locales. En France, quelques cas ont été recensés, mais un spécialiste, interrogé par franceinfo, juge improbable qu'une épidémie similaire se déclare.

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Un médecin indien examine la bouche d'un patient après une opération pour retirer une mucormycose dans un hôpital à Ghaziabad (Inde), le 3 juin 2021. (PANKAJ NANGIA / ANADOLU AGENCY / AFP)

C'est un nom qui fait froid dans le dos. Depuis le mois de mai, le monde observe avec inquiétude l'apparition en Inde, dans le sillage du Covid-19, d'une deuxième épidémie, cette fois attribuée au "champignon noir", un terme impropre auquel il faut préférer celui de mucormycose. Cette infection se traite parfois par l'ablation du nez ou d'un œil, et se termine souvent par la mort du malade.

Aucun autre pays n'a vu se développer une telle épidémie sur son sol. Mais les chiffres indiens sont accablants : plus de 45 000 malades touchés et au moins 4 200 morts en deux mois. Comment ce champignon fait-il de tels ravages ? Pourquoi en Inde ? Peut-il se répandre en France ? Franceinfo fait le point, avec l'aide d'un spécialiste de ces infections.

1Comment peut-on être contaminé ?

La mucormycose est une infection provoquée par des champignons filamenteux de l'ordre des mucorales. Mais ne l'appelez pas "maladie du champignon noir", prévient le professeur Olivier Lortholary. "C'est un abus de langage. C'est lié à un champignon, mais il n'est pas noir. Ce qui est noir, ce sont les tissus infectés." D'autant que les champignons noirs existent bien, "et ils sont dangereux aussi", mais ils ne provoquent pas mucormycoses, précise le responsable adjoint du Centre national de référence des mycoses invasives et antifongiques, rattaché à l'Institut Pasteur.

Cette maladie ne se transmet pas entre personnes contaminées. Les malades rencontrent les champignons dans l'environnement. "Ces derniers se multiplient rapidement" et affectionnent notamment "les végétaux en décomposition" et "les fruits pourris", détaille Olivier Lortholary. On les trouve donc surtout au sol.

Ce ne sont pas des champignons rares et, même s'ils sont particulièrement virulents, le système immunitaire parvient normalement à s'en débarrasser. Mais il arrive qu'ils provoquent des infections, en particulier au niveau des sinus ou des poumons, quand ils entrent dans l'organisme par la respiration, explique le CDC (en anglais), la principale agence de santé publique américaine. Le rhizopus, genre de moisissures en cause dans l'épidémie en Inde, "atteint particulièrement les sinus et les orbites", précise Olivier Lortholary.

2Quels sont les symptômes de cette maladie et pourquoi est-elle dangereuse ?

Les champignons responsables des mucormycoses s'en prennent aux vaisseaux sanguins. Une infection provoque donc "une nécrose extensive", décrit Olivier Lortholary. Les symptômes, listés par le CDC, varient selon le lieu de l'infection : sur la peau, il s'agira d'ulcères ; dans l'intestin, de douleurs et de saignements ; dans les poumons, de toux, de fièvre et de souffle coupé.

Les infections des sinus et du cerveau, celles qui sont les plus répandues en Inde, se distinguent par l'apparition de lésions noires dans le nez et la bouche, et par un gonflement d'un côté du visage.

Les victimes des mucormycoses sont "les personnes qui ont un profil immunitaire particulier", précise le spécialiste des infections par des champignons. La maladie se développe chez les diabétiques décompensés, les personnes atteintes d'hémopathies malignes, celles ayant reçu une greffe d'organe, les patients traités avec des corticoïdes…

Le taux de mortalité des mucormycoses est important : 54% selon une synthèse de plus de 900 cas, publiée dans la revue Clinical Infectious Diseases (en anglais) en 2005. Trois médicaments antifongiques existent et ont une efficacité importante, selon Olivier Lortholary. Contrôler le diabète des patients permet aussi de lutter contre l'infection, mais ne suffit pas. Souvent, il faut recourir à des ablations des zones touchées, avant que la maladie n'atteigne le cerveau. Car le champignon est virulent et se développe vite : "Le diagnostic doit être très rapide. On opère dans les 24 heures." Ce qui est d'autant plus difficile que, chez les malades du Covid-19, l'infection apparaît parfois une fois le patient rétabli.

3Pourquoi les malades du Covid-19 y sont-ils vulnérables ?

Les raisons ne sont pas encore clairement établies, mais de nombreuses hypothèses existent. Dans un des Etats touchés en Inde, le Maharashtra, le ministre de la Santé a mis en cause "l'utilisation sans discernement de stéroïdes", présents dans les corticoïdes, "pour soigner les patients du Covid-19".

L'explication est cohérente avec ce que l'on sait des mucormycoses, car ces traitements inhibent le système immunitaire et le rendent plus vulnérable aux infections. Elle aide aussi à comprendre que le problème ne soit pas apparu dès le début de la pandémie, explique Olivier Lortholary : "Lors de la première vague, on n'avait pas conscience que ces traitements étaient efficaces [contre les formes graves du Covid-19], donc ils étaient moins administrés."

Cette épidémie de mucormycoses "est probablement liée à la fois au traitement et au virus lui-même", ajoute le spécialiste. Le Sars-CoV-2 s'attaque aux muqueuses du nez (raison pour laquelle la perte de l'odorat et du goût fait partie des symptômes du Covid-19), ce qui "fait le lit de surinfections par des bactéries ou des champignons". Il agit par ailleurs sur "différentes composantes de l'immunité", ce qui aide également les mucormycoses.

4Pourquoi l'épidémie frappe-t-elle l'Inde en particulier ?

Les champignons à l'origine de cette pathologie ne sont pas particulièrement indiens, et elle est décrite partout dans le monde, même s'il y a "des zones associées à tel ou tel genre de mucormycose", précise Olivier Lortholary. En revanche, "il est possible qu'il existe en Inde des niches écologiques que l'on connaît mal" où ces champignons trouveraient un terreau favorable pour se développer. Dans le pays, des spécialistes ont également pointé du doigt l'hygiène des hôpitaux.

"Le poids des diabètes en Inde est considérable", ajoute le spécialiste de l'Institut Pasteur : avant l'épidémie de Covid-19, le diabète était en cause dans 60% des cas de mucormycoses indiens, contre 20% des cas en France. Enfin, l'utilisation plus massive des traitements corticoïdes face au Covid-19, notamment "en automédication", contribue aussi, selon lui, au fait que l'Inde soit très touchée.

Le 21 juillet, l'adjoint au ministre de la Santé indien a annoncé que plus de 45 000 cas avaient été recensés en deux mois, dont plus de 4 200 avaient été mortels. Un décompte colossal. La mortalité, en revanche, apparaît inférieure à 10%, alors qu'elle est habituellement cinq fois plus importante. Mais on ignore depuis combien de temps les 45 000 malades sont infectés, et certains pourraient succomber plus tard, pointe Olivier Lortholary. L'infection est par ailleurs moins létale chez les diabétiques que chez d'autres types de patients à risque, explique-t-il, et une atteinte au niveau de la peau ou des sinus, la plus observée en Inde, est plus simple à soigner que si les poumons sont touchés. Enfin, la prise de conscience du risque d'infection et le fait qu'elle survienne sur des malades déjà hospitalisés peut faciliter le diagnostic précoce. C'est souvent la prise de conscience tardive de l'infection qui la rend mortelle, note le spécialiste.

5Peut-on être touché en France ?

C'était déjà possible en temps normal. Avant la pandémie, une grosse cinquantaine de cas était recensée chaque année en France, explique Olivier Lortholary. Responsable du suivi, le Centre national de référence des mycoses invasives et antifongiques comptait ainsi 56 cas en 2019, avec une mortalité habituelle d'environ 50%.

Depuis janvier 2020 et le début de la pandémie, sept cas de mucormycoses liées au Covid-19 ont été identifiés en France, dont quatre en 2021, révèle le spécialiste à franceinfo. Impossible, en revanche, de savoir combien ont été mortels. "Pour l'instant, cela reste d'une ampleur limitée", rassure-t-il. Plusieurs études portant sur ces cas sont en cours de rédaction.

Le risque zéro n'existe donc pas. "Si quelqu'un a un diabète décompensé, sort de l'hôpital après un Covid-19 carabiné, et se met à faire du jardinage ou du compost dans les semaines qui suivent, cela peut mal se passer", explique Olivier Lortholary. Mais le risque lui paraît trop rare pour nécessiter d'alerter la population plus largement. "Il semble important de ne pas affoler les gens à ce sujet."

Les mucormycoses "ne seront jamais en France quelque chose de l'ampleur de ce qui est observé en Inde", assure le professeur. La France ne manque pas de traitements, alors que l'Inde s'est trouvée un temps en situation de pénurie. "Et de nombreux facteurs organisationnels et culturels font qu'on ne s'attend pas à des chiffres comparables. Les choses sont surveillées."

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