Coronavirus : Jérôme Salomon, ce médecin dans l'ombre devenu le visage de la lutte contre le Covid-19

Encore récemment inconnu du grand public, le directeur général de la santé intervient désormais presque chaque soir pour un point de situation. Il est devenu l'un des hérauts de la crise épidémique que connaît la France. 

Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, lors d\'un point presse sur l\'épidémie de coronavirus, le 30 janvier 2020 à Paris.
Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, lors d'un point presse sur l'épidémie de coronavirus, le 30 janvier 2020 à Paris. (MAXPPP)

C'était il y a deux mois, mais déjà une éternité. Ce lundi 27 janvier, le visage rond et souriant de Jérôme Salomon est encore inconnu du grand public lorsqu'il apparaît en direct sur les chaînes d'info en continu. "Nous sommes fidèles à l'engagement de la ministre Agnès Buzyn de vous faire un point quotidien sur la situation de l'épidémie de coronavirus", introduit le directeur général de la santé devant les journalistes présents dans la salle. La France ne compte alors que trois cas confirmés de Covid-19 et la ministre de la Santé n'a pas encore remplacé Benjamin Griveaux dans la course à la mairie de Paris. Tous les tests effectués sur les cas suspects se sont révélés négatifs, se réjouit-il. Se doute-t-il alors que ce point de situation n'est que la première foulée d'un marathon dont personne ne connaît encore l'issue ?

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Tous les jours à 19h30, sa prise de parole est désormais attendue par des millions de Français confinés chez eux, guettant une lueur d'espoir. Les bonnes nouvelles, hélas, devront attendre. Chaque soir, Jérôme Salomon délivre les chiffres toujours plus alarmants des ravages de l'épidémie. Nombre de cas, nombre de morts... Mi-mars, le nouveau ministre de la Santé, Olivier Véran, suivi par la caméra de France 2, confiait être favorable "à ce qu'on arrête ce décompte tous les soirs", ce "côté sablier". Mais depuis que le confinement général a été instauré, il n'est plus question de supprimer ce point de repère quotidien. En deux mois, Jérôme Salomon est devenu à la crise du coronavirus ce que François Molins fut à la gestion post-attentats de 2015 : une figure familière et respectée.

"C'était un homme qui restait dans l'ombre, un peu effacé, un peu transparent. Mais la crise du coronavirus l'a révélé", estime Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. Avec la précision d'un scientifique et l'austérité d'un haut fonctionnaire, mais aussi une certaine aisance oratoire, le quinquagénaire réussit l'exploit de rassurer en pleine catastrophe sanitaire.

Le numéro 2 officieux du ministère de la Santé

"Il est très pédago, comme il l'a toujours été. Il parvient à se mettre à la hauteur des gens", juge son ancien directeur de thèse, Didier Guillemot. Ses comptes-rendus, très factuels, sont aussi gage de sérieux face à une crise qui engendre son lot de fantasmes, de fake news et d'angoisses, mais aussi de légitimes interrogations sur la gestion de la crise par les autorités. En bon communicant, Jérôme Salomon préfère éluder les questions parfois gênantes des journalistes, plutôt que de se lancer dans des explications qui pourraient mettre en porte-à-faux ses autorités de tutelle.

C'est quelqu'un de très consensuel, à l'écoute. Le contraire d'un bulldozer. Il met beaucoup de finesse dans les relations humaines.Didier Guillemot, l'ancien directeur de thèse de Jérôme Salomonà franceinfo

Dans le petit milieu des spécialistes de la santé publique, personne ne lui connaît vraiment de détracteurs. "Pour être l'ennemi de Jérôme, il faut un certain degré de paranoïa !", assure l'un de ses proches. Ce passionné de musique classique est particulièrement apprécié, parmi ses pairs, pour sa simplicité et sa grande gentillesse. "Jérome est un homme très calme, très résistant au stress, qui ne panique jamais devant une situation d'incertitude", observe le professeur William Dab, qui occupa la fonction de directeur général de la santé entre 2003 et 2005.

Le DGS, comme on le désigne plus souvent, occupe le rang officieux de numéro deux au ministère de la Santé. Son rôle : mettre en œuvre la politique définie par le ministre, faire fonctionner l'administration, ou encore coordonner les agences de santé (Santé publique France, l'Agence du médicament, l'Etablissement français du sang, les agences régionales de santé...). Sans oublier sa mission phare : la sécurité sanitaire. Heureux hasard dans la tragédie que vit le pays : Jérôme Salomon, nommé DGS il y a deux ans, est précisément un spécialiste des crises sanitaires.

Médecine, santé publique... et politique

Ce Parisien discret, né il y a 50 ans d'une mère institutrice et d'un père fonctionnaire de l'Assemblée nationale, détaille Le Monde, a usé les bancs de la fac de médecine à Paris V René-Descartes, dont il ressort en 1996 diplômé avec les félicitations du jury et une médaille d'argent. Brillant étudiant, il aurait pu choisir les spécialités les plus prestigieuses, mais c'est pour la santé publique, discipline peu prisée, qu'il se passionne. Sans renier les fondamentaux. "Les internes en santé publique ne s'occupent pas forcément des patients, certains font toute leur carrière dans l'administration. Mais lui est resté un clinicien dans l'âme", observe le professeur Christian Perronne, qui fut son chef au service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital de Garches (Hauts-de-Seine).

Son impressionnant CV, détaillé par le menu sur sa page Linkedin, atteste d'incessants allers-retours entre ses différentes casquettes. Président du syndicat national des spécialistes de santé publique, directeur des projets internationaux à l'Institut Pasteur, professeur associé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), dans la chaire "hygiène et sécurité" de William Dab, président du groupe de travail sur la maladie de Lyme à la Haute Autorité de santé… Une palette plutôt rare, y compris parmi ses prédécesseurs au poste de DGS.

Il a cette particularité de combiner trois cultures : la médecine, la santé publique et la recherche épidémiologique.Didier Guillemot, l'ancien directeur de thèse de Jérôme Salomonà franceinfo

Mais si Jérôme Salomon en est arrivé là, c'est aussi grâce à une autre carte maîtresse : son expérience dans les cabinets ministériels, véritable accélérateur de carrière. Bien avant d'être appelé par la ministre de la Santé, Marisol Touraine, en 2013 pour devenir son conseiller en charge de la sécurité sanitaire, Jérôme Salomon avait déjà rempli des fonctions similaires, en 1999 auprès de Dominique Gillot, secrétaire d'Etat à la Santé de Lionel Jospin, et surtout en 2001 au côté du médiatique Bernard Kouchner. Quand on l'interroge sur son ancien collaborateur, ce dernier cache mal sa nostalgie. "Jérôme, c'est mon élève, c'est mon bébé !", lance l'ancien ministre, des trémolos dans la voix.

Un réseau tissé chez les "Kouchner Boys"

En réalité, les deux hommes se sont connus une dizaine d'années plus tôt, lors du premier passage de Kouchner au ministère de la Santé, en 1992. Ils ne se sont jamais perdus de vue depuis. Auprès du "French Doctor", le jeune diplômé se retrouve en première ligne face aux menaces sanitaires du début des années 2000 : les suites de la crise de la vache folle, les (fausses) alertes aux enveloppes piégées à l'anthrax ou encore la mystérieuse épidémie de légionellose au sein du tout nouvel hôpital Georges-Pompidou, à Paris. Il se construit aussi un réseau. "C'était un cabinet extra. On se marrait, on s'aidait les uns les autres, nous étions liés par une amitié féconde que je n'ai jamais rencontrée ailleurs", se souvient Bernard Kouchner.

Parmi ces "Kouchner Boys" il y a d'abord le chef de bande, dont il est resté un proche : Didier Tabuteau, deux fois directeur de cabinet du ministre et premier patron, en 1993, de l'Agence du médicament nouvellement créée. Il y a aussi Martin Hirsch, lui aussi "dircab" de Kouchner avant de prendre la tête de l'Agence de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). Vingt ans plus tard, le groupe a bien grandi. Martin Hirsch est devenu le puissant directeur de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Autres membres du cabinet de l'époque, Dominique Martin dirige aujourd'hui l'Agence du médicament, Emmanuelle Wargon est devenue secrétaire d'Etat à la Transition écologique, François Bourdillon a dirigé Santé publique France jusqu'en 2019…

Lorsqu'il est nommé DGS début 2018, Jérôme Salomon est donc en terrain connu. Et il aurait même pu viser plus haut. Car, dès 2016, cet ancien militant socialiste, admirateur de François Mitterrand et déçu par François Hollande, a pris le train de la macronie, comme conseiller santé du candidat d'En marche. Notes de synthèse, remontées de terrain, mise en relation, animation d'un groupe santé… Pendant quelques mois, Jérôme Salomon s'investit à fond pour son champion, au côté notamment d'Olivier Véran. "Après la victoire d'Emmanuel Macron, on était plusieurs à penser que Jérôme aurait pu être ministre de la Santé", relate aujourd'hui François Bourdillon. Son nom, comme celui de Véran, circule en effet parmi les favoris pour le poste, finalement empoché par Agnès Buzyn.

Une responsabilité en question

De cette période, un épisode resté confidentiel a resurgi à la faveur de l'épidémie de Covid-19. Comme l'ont révélé les "Macron Leaks", ces milliers d'e-mails de proches d'Emmanuel Macron piratés et rendus publics par WikiLeaks, Jérôme Salomon avait alerté le candidat à la présidentielle, quelques mois avant le scrutin.

La France n’est pas prête. Notre pays doit adapter ses organisations aux spécificités des crises majeures à venir et des nouveaux défis anticipés.Jérôme Salomondans une note confidentielle adressée à Emmanuel Macron en 2016

Cette note, consacrée surtout aux risques terroristes, mais évoquant aussi tout "risque majeur, caractérisé par une faible fréquence de survenue, mais une énorme gravité", résonne cruellement à l'heure où la France se découvre en pénurie de masques de protection. Son alerte a-t-elle seulement été entendue ? Lui-même, au cabinet de Marisol Touraine puis à la tête de la DGS, n'a-t-il vraiment rien pu faire pour éviter une telle situation ? "J'espère qu'il n'a joué aucun rôle dans le fait qu'il n'y ait pas de masques en stock", avertit sévèrement Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France. "Quand il s'est rendu compte qu'il n'y aurait pas de masques FFP2 pour les médecins libéraux, il nous a baladés en nous disant que les masques chirurgicaux suffisaient, alors que ce sont de vraies passoires", s'emporte ce médecin infecté par le Covid-19.

Un collectif de médecins est même allé jusqu'à porter plainte contre Jérôme Salomon, qui selon eux s'est "abstenu de prendre les mesures qui auraient été de nature à endiguer l’épidémie" alors qu'il "avait une pleine conscience du péril auquel la France était confrontée". Une initiative qui met "très en colère" William Dab. "On individualise une situation qui est systémique", estime l'ancien directeur général de la santé, qui pointe plutôt les économies budgétaires imposées par Bercy depuis des années.

La DGS compte aujourd'hui une centaine de fonctionnaires en moins que lorsque je la dirigeais. Ce n'est quand même pas Jérôme Salomon qui a décidé de mettre 100 personnes à la porte.William Dab, ancien directeur général de la santéà franceinfo

Une fois l'épidémie stoppée, Jérôme Salomon comme de nombreuses autres personnalités seront sans doute amenées à s'expliquer devant les commissions d'enquête qui seront ouvertes à l'Assemblée nationale et au Sénat. "Jérôme portera probablement une partie de la responsabilité, pense un de ses compagnons de route. Mon sentiment, c'est qu'il a alerté, mais je ne suis pas certain qu'il ait été écouté."