"Certains nous disent de rentrer en France" : contraintes au confinement face au coronavirus, des expatriées racontent "l'ambiance macabre" en Italie

Le gouvernement italien a décidé mardi de placer tout le pays en confinement. Plusieurs Françaises témoignent de l'ambiance actuelle dans la péninsule où elles habitent.

La place San Carlo de Turin déserte, mardi 10 mars, après les mesures de confinement prises par le gouvernement italien.
La place San Carlo de Turin déserte, mardi 10 mars, après les mesures de confinement prises par le gouvernement italien. (MASSIMILIANO FERRARO / NURPHOTO)

"Restez à la maison." Au lendemain de l'annonce choc du chef du gouvernement, lundi 9 mars, 60 millions d'Italiens sont priés de rester chez eux. Giuseppe Conte a étendu à l'ensemble du pays les mesures drastiques qui confinaient un quart de la population du Nord depuis dimanche.

L'Italie est le premier pays à généraliser le confinement pour tenter d'enrayer la progression du coronavirus, une mesure en vigueur jusqu'au 3 avril, pour l'instant. Dans la péninsule, l'épidémie a déjà fait plus de 630 morts et la barre des 10 000 cas a été franchie. Franceinfo a recueilli les témoignages de plusieurs expatriées qui vivent de l'autre côté des Alpes depuis quelques années.

"Beaucoup de gens se sont sauvés dans le Sud"

"C'est étrange, la ville a l'air déserte alors qu'elle ne l'est pas", décrit Lucie, 30 ans. "Les gens sont chez eux, derrière leur fenêtre." La jeune femme, journaliste indépendante, vit en Italie depuis trois ans et demi. Cela fait à peine deux mois qu'elle est installée à Padoue (Vénétie), une ville étudiante du nord du pays située en "zone rouge" de confinement. Depuis mardi, cette "zone rouge" est étendue à l'ensemble de la péninsule. Couvre-feu oblige, bars et restaurants ferment leurs portes à 18 heures, moment où, d'ordinaire, les étudiants sortent.

Même scénario de ville fantôme à Turin (Piémont). "Tout est fermé. Cela fait deux semaines que la ville est quasiment vide", dépeint Amélie, 29 ans. Avec Laura, 29 ans également, elles habitent dans la capitale du Piémont depuis quatre ans. Leur ville, jusqu'ici épargnée malgré sa proximité avec les principaux regroupements du Nord, est passée en confinement. A Milan (Lombardie) aussi "l'ambiance est macabre, les gens ont peur", explique Fabienne, 50 ans et Italienne d'adoption depuis 25 ans.

Dimanche soir, le gouvernement avait décidé de confiner les habitants du nord de l'Italie. L'information devait être rendue publique lundi matin. Mais elle a été dévoilée dans la presse le soir-même. "Beaucoup de gens se sont alors sauvés dans le Sud, par tous les moyens possibles", raconte Fabienne. "Les Italiens sont des insoumis et c'est difficile à gérer", analyse celle qui comprend que le gouvernement ait dû, depuis, étendre le confinement à l'ensemble du pays.

"On est passé de 'c'est juste la grippe' à 'restez chez vous'"

Il y a deux semaines, après l'annonce des premières zones de confinement, un mouvement de panique a envahi les habitants du Nord, qui ont dévalisé les rayons des pâtes et de conserves, même hors "zone rouge", relève Aurélie, 39 ans. Après avoir vécu à Milan, elle a migré avec son mari et son fils de quatre ans à quelques kilomètres, à Oleggio. Aujourd'hui, la situation semble revenue à la normale, malgré le fait que les magasins sont dorénavant fermés le dimanche, "jour de courses chez les Italiens". Seule manque à l'appel, dans certains endroits, la solution hydroalcoolique Amuchina, "adorée des Italiens", note Aurélie.

Elles télé-travaillent, enfermées à la maison. Sauf Laura, qui "nettoie son ordinateur et son bureau plusieurs fois par jour. La distance entre collègues est passée à deux mètres". Aurélie, entre deux coups de fil, garde son garçon à la maison. Son école est fermée depuis quinze jours et au moins jusqu'à début avril. "On est passé de 'c'est juste une grippe' à 'le gouvernement exagère' puis à 'restez chez vous'", raconte-t-elle.

La gestion famille-travail est assez complexe. Ma belle-mère garde notre fils l'après-midi et, avec mon compagnon, on travaille le matin à tour de rôle et le soir pour compenser.Aurélie, habitante de la région de Milanà franceinfo

Toutes ont été contraintes d'annuler leurs déplacements professionnels et personnels en Italie, mais aussi à l'étranger. "Pour se déplacer, il faut une autorisation de la mairie ou du préfet", précise Fabienne. L'objectif est de limiter la propagation du virus, mais aussi de prévenir d'éventuels accidents "qui provoqueraient le besoin d'aller à l'hôpital", souligne Amélie.

"Le Sud est en danger"

Quant à Aurélie, enceinte de cinq mois, elle n'a pas voulu prendre de risque en voyageant en train, tous les vols pour la France étant annulés, pour se rendre à la cérémonie mortuaire de sa grand-mère, la semaine dernière. "On a fait une petite cérémonie avec mes cousines, par téléphone en visio. Je suis heureuse d'avoir pu le faire ainsi." Pour ces Italiennes de cœur, il est hors de question de quitter le pays. "Certains collègues nous disent que c'est le moment de rentrer en France tant qu'il est temps", explique Amélie.

Nous avons décidé de rester pour ne pas propager le virus. Car, potentiellement, on peut tous l'avoir !Amélie, habitante de Turinà franceinfo

Et puis, "partir, cela ne sert à rien. Le coronavirus n'est pas qu'ici de toute façon", constate Fabienne. Toutes les quatre se disent quand même inquiètes face à une situation sanitaire qui se dégrade de jour en jour. Car "toutes les meilleures structures hospitalières sont dans le Nord, rappelle Fabienne. Le Sud est en danger." Aurélie se questionne sur les éventuelles conséquences du coronavirus sur les femmes enceintes. "Et si, à cause de ma grossesse, je développais des symptômes plus forts qui demandaient une assistance respiratoire ?" se demande cette maman qui espère accoucher en juillet "dans les meilleures conditions possibles".

En attendant la sortie de la crise, elles rassurent comme elles peuvent leurs proches en France. Pour elles, le gouvernement italien a vraiment pris au sérieux la situation, et cela les rassure. Elles gardent également un œil sur l'évolution de l'épidémie dans l'Hexagone. Non sans critiquer la façon dont celle-ci est perçue, selon elles, côté français. "Les médias et l'opinion publique français ont l'air de dire qu'il faut protéger avant tout l'économie et que c'est juste une grippe, estime Aurélie. C'est exactement ce qui se disait ici il y a trois semaines..."