#BalanceTonHosto : le hashtag explosif des soignants
Tout est parti d’un tweet absurde posté le 12 janvier par François, chirurgien hospitalier, alias Primum Non Nocere. Sur une photo, une boîte de trois balles de tennis, entières, et une autre de quatre balles, coupées en deux. "Une allégorie de la gestion des problèmes de lits à l’hôpital public", s’amuse François, qui agrémente sa plaisanterie noire du hashtag #BalanceTonHosto. Et en profite pour dénoncer, dans d’autres tweets, pêle-mêle, les absurdités de son service.
L’expression est directement inspirée du hashtag #balancetonporc, lancé par la journaliste Sandra Muller. En octobre dernier, celle-ci avait invité les femmes victimes de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols à témoigner sur Twitter. "S’il n’y avait pas eu #balancetonporc, il n’y aurait pas eu #BalanceTonHosto", explique François à Allodocteurs.fr.
Bon je tente le # de l'humour ! Balance les absurdités de ton hopital #BalanceTonHosto pic.twitter.com/cR30xi5e8f
— Primum Non Nocere (@ContactPrimum) 12 janvier 2018
#BalanceTonHosto
— Primum Non Nocere (@ContactPrimum) 13 janvier 2018
Situation : bloc de cancerologie 12h d'intervention à 3 équipes de chirurgiens et la clim deconne. On appelle car un des opérateurs a fait un malaise et on transpire. Réponse "quand voud etes sur la plage il fait la meme temperature et vous faites pas de malaise"
#BalanceTonHosto parceque une image vaut mille mots pic.twitter.com/ZeRhwF1A0F
— Primum Non Nocere (@ContactPrimum) 15 janvier 2018
Petit à petit, les langues se délient
En quelques jours, en France, le hashtag devient un trending topic – un sujet sur lequel les internautes tweetent énormément et de manière simultanée. Jamais François n’avait imaginé que cela allait prendre une telle ampleur. "Je suis très surpris. J’ai l’impression de ne plus contrôler la créature", confie-t-il à Allodocteurs.fr.
Très vite, #BalanceTonHosto perd en effet sa dimension humoristique, et des internes, des médecins, des infirmières et des aide-soignants s’en emparent afin de dénoncer les dysfonctionnements de leurs établissements. Petit à petit, les langues se délient, et de graves manquements sont mis au jour. "C’est bien que ceux qui n’ont pas la possibilité de faire remonter les choses autrement s’emparent de ce hashtag", estime François.
Au CHU, une patiente a été diagnostiquée et traitée pour sevrage alcoolique car elle entendait des bruits d’animaux la nuit.. qq mois plus tard on a capté qu’il y avait un rat dans la ventilation de sa chambre. #BalanceTonHosto
— Chir&Cie (@Chir_and_Cie) 24 janvier 2018
#BalanceTonHosto quand tu es obligée de rouler des serviettes de toilette pour les mettre dans une taie car tu n'as plus d'oreiller dans ton service depuis des mois....
— Céline elbe (@Clineelbe1) 23 janvier 2018
Patiente diabétique hospitalisée pour AVC : hémiplégie
— Nurse Inside (@TheFrakNurse) 24 janvier 2018
Sortie sans prévenir proches/infirmières
Prévenue par une voisine 21h, je l'ai retrouvée
Seule
Sans chauffage
Sans nourriture
Sans traitement
Sans ordo
En hypo
Souillée
En larmes#balancetonhosto
Cause directe de ces mauvais traitements infligés aux patients : les faibles effectifs. "On manque énormément de soignants et de médecins" explique Guillaume, interne en cardiologie, que le succès de #BalanceTonHosto ne surprend aucunement. "Les internes sont utilisés comme des bouche-trous. Grâce à eux, on évite de payer des médecins." Sabrina Ali Benali, qui évoque de son côté "une administration qui voit le soin comme un tableau Excel", confirme : "Les internes gagnent 1600 euros par mois en 1er semestre pour 70 heures par semaine, c’est moins qu’un poste de secrétaire, on n’est pas au SMIC horaire."
15 ans qu'on balance de jeunes managers sans expérience avec une "formation universitaire hospitalière" dans nos établissements publics/privés
— Nurse Inside (@TheFrakNurse) 24 janvier 2018
Résultat : #balancetonhosto
Voilà#RepubliqueLCI
Ouvrir ses mails le soir et lire : "L'administration compte sur nous pour augmenter l'activité, condition indispensable pour maintenir le FibroScan sur le site de l'hôpital. Je vous invite à nous adresser vos patients..."
— Sabrina AliBenali (@sabrinalinterne) 25 janvier 2018
je suis caissière ou medecin ? #BalanceTonHosto
"C’est comme une cocotte-minute qui va exploser."
Si beaucoup expliquent cette situation de crise par une déconnexion totale entre l’administration et les soignants, pour Sabrina Ali Benali, cela va plus loin : "Ce hashtag n’alerte pas les pouvoirs publics, ils sont déjà au courant ! D’après une enquête de l'Intersyndicale nationale des internes (ISNI), 20 % des participants prennent des antidépresseurs, et selon une autre enquête de la Fédération nationale des étudiants en soin infirmiers, 85 % des étudiants de troisième année se déclarent en détresse psychologique." Plus qu’une façon d’alarmer, #BalanceTonHosto est pour elle un véritable moyen de pression : "C’est comme une cocotte-minute qui va exploser."
Selon Guillaume, ce ras-bol général brise une omerta largement répandue dans le milieu hospitalier. "On n’a pas l’esprit à se révolter, c’est notre formation. Il y a aussi cette idée admise que nous sommes là pour souffrir, parce que ceux qui ont occupé notre place avant nous ont souffert", admet-il. "Jusqu’à présent, les soignants n’osaient pas parler de leurs conditions de travail. Mais la honte est en train de changer de camp", analyse Sabrina Ali Benali, interne en médecine à l’AP-HP, qui a elle-même utilisé le hashtag. Un clin d’œil volontaire, là encore, au phénomène #balancetonporc et à la libération de la parole des femmes.
#BalanceTonHosto c'est comme #BalanceTonPorc, la honte change de camp. Les soignants ne sont plus coupables mais victimes des institutions . Auj, nous brisons l'omerta !
— Sabrina AliBenali (@sabrinalinterne) 1 février 2018
Face au succès rencontré par #BalanceTonHosto, le réseau CHU s’est vu dans l’obligation de réagir. Aussi la commission communication a-t-elle pris une initiative bien particulière… celle de répliquer par d’autres hashtags. Voilà comment #FierDeMonHopital, #JaimeMonCHU ou #JaimeMonHopitalPublic ont vu le jour. Pour le moment, ils n’ont été repris que par les principaux intéressés : les CHU français. Ce qui a fait ironiser quelques twittos.
Après le scandale #BalanceTonHosto , les directeurs d'hopital ont pris leurs responsabilités pour remédier aux différents dysfonctionnements :
— Vie De Carabin (@VieDeCarabin) 31 janvier 2018
Ils ont balancé 2 contre-hashtag : #JaimeMonCHU et #FierDeMonHopital
C'est même pas une blague...
On touche le fond...
C'est quand même très révélateur le #FierDeMonHopital promu par les directions d'hôpitaux pour contrer les #BalanceTonHosto promu par les soignants.
— qffwffq (@qffwffq) 31 janvier 2018
C'est révélateurs du deux conceptions radicalement opposées du fonctionnement des hôpitaux :
Les #BalanceTonHosto communiquent sur des faits
— qffwffq (@qffwffq) 31 janvier 2018
Les #FierDeMonHopital communiquent sur des principes
"C’est un peu triste", estime Sabrina Ali Benali. Pour elle, "c’est presque une forme de panique de la part de l’administration de Mme Buzyn". Mais François relativise la réaction du réseau CHU. Il l’affirme : "Il faut reconnaître les choses qui marchent", même si dans ce "système qui fonctionne, il existe une vraie souffrance". Le chirurgien insiste : les risques "d’hôpital-bashing" sont là, et il ne faut pas tomber dans ce piège. "Ce n’est pas mon but. Chacun doit avoir à l’esprit que plus une structure est grande, plus il y a d’incohérences", résume-t-il. "Mais encore une fois, c’est comme avec #balancetonporc", ajoute François. "Quand des femmes racontaient qu’on leur avait mis une main aux fesses, par exemple, on leur disait que ce n’était pas grave, qu’il y avait pire."
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