Trois questions sur l'utérus artificiel qui pourrait sauver la vie de grands prématurés

Des chercheurs ont testé sur des agneaux nés avant le terme de la grossesse un système imitant l'utérus qui pourrait, dans quelques années, permettre de lutter contre la mortalité des prématurés.

Un bébé prématuré sous assistance respiratoire, au CHU de Bordeaux (Gironde), le 26 avril 2016.
Un bébé prématuré sous assistance respiratoire, au CHU de Bordeaux (Gironde), le 26 avril 2016. (BURGER / PHANIE / AFP)

Plus qu'un utérus artificiel, c'est une couveuse très améliorée, qui pourraient offrir aux grands prématurés de meilleures chances de survie en bonne santé. Des chercheurs de l'hôpital pour enfants de Philadelphie (Etats-Unis) ont conçu ce dispositif pour offrir un sas aux bébés nés trop tôt, entre la matrice maternelle et l'air libre. Les premiers tests menés sur des agneaux prématurés sont encourageants, selon l'étude parue, mardi 25 avril, dans la revue Nature Communications (en anglais).

Comment fonctionne cet utérus artificiel ?

Les chercheurs ont mis au point un appareil qui entend imiter la physiologie naturelle d'un utérus. Il est constitué d'une poche en plastique remplie d'un fluide, renouvelé en permanence, qui ressemble au liquide amniotique dans lequel se développent les fœtus. Le cordon ombilical de l'agneau est relié à un circuit d’oxygénation du sang et c'est le cœur de l'animal qui régule seul la circulation du sang, contrairement à d'anciens systèmes équipés de pompes, qui présentaient le risque de créer une pression trop importante.

Chez les humains, les grands prématurés souffrent notamment lors du passage du milieu liquide à l'air libre, alors que leurs poumons n'ont pas fini de se développer, "ce qui se traduit par des détresses respiratoires aiguës qui peuvent retentir gravement sur le développement cérébral", précise Le Monde. Le système mis au point à Philadelphie offre donc "un sas liquide entre l’utérus maternel et le monde extérieur, pendant les quelques semaines qui suffisent à garantir la maturation des poumons", poursuit le quotidien.

Des fœtus d'agneau, extraits du ventre de brebis, ont été introduits dans l'appareil après 15 à 16 semaines de gestation. A ce stade, le développement de leurs poumons est équivalent à celui d'un fœtus humain "prématuré extrême", de 23 à 24 semaines, explique Alan Flake, l'un des auteurs de l'étude.

Quels résultats ont été obtenus avec les agneaux ?

Le dispositif a permis de développer, pendant plusieurs semaines, des fœtus d'agneau. Sept d'entre eux ont pu y être maintenus plus de 25 jours. C'est la première fois qu'un système externe parvient à maintenir les fonctions vitales et assurer le développement d'un fœtus animal pendant aussi longtemps.

Après un maximum de quatre semaines, les agneaux prématurés ont été extraits de cette poche, afin de vérifier leur capacité à respirer dans l’air par eux-mêmes. Ils ont ensuite été euthanasiés, pour que leurs organes, notamment les poumons et le cerveau, soient analysés. "Un 'survivant' a été épargné et coule des jours heureux dans une ferme américaine", précise Le Monde.

Les analyses menées sur les organes montrent un développement normal des poumons et du cerveau. Toutefois, "il n’existe pas de test d’intelligence pour les moutons", rappelle Alan Flake. Et si l'agneau est adapté pour étudier le développement des poumons, il l'est beaucoup moins pour estimer le risque d'hémorragie intra-crânienne, l'une des principales complications chez les très grands prématurés, car leur cerveau est mature plus tôt que celui des fœtus humains.

Que changerait cet utérus artificiel pour les bébés prématurés ?

Aujourd'hui, les grands prématurés qui ne peuvent respirer de façon autonome sont intubés et mis sous respirateur artificiel. Mais ce procédé stoppe le développement de leurs poumons et les expose à des infections, explique Alan Flake. "Ces enfants ont un besoin urgent d'un relais entre l'utérus de leur mère et le monde extérieur", plaide le spécialiste de la chirurgie fœtale. Transposer ce dispositif chez les grands prématurés, en les y maintenant jusqu'à leur 28e semaine, permettrait de faire chuter leur taux de mortalité de 90% à moins de 10% et le risque de séquelles de 90% à 30%, estime Alan Flake.

Un bébé humain est considéré comme prématuré s'il naît avant 37 semaines et prématuré "critique" avant 26 semaines. Les progrès dans le domaine de la néonatalité permettent de maintenir en vie des bébés nés à 22 ou 23 semaines de grossesse. Mais à ce stade, un bébé ne pèse que 600 grammes et a moins d'une chance sur deux de survivre. Et, lorsque l'enfant survit, cela "se fait à un coût élevé en termes de qualité de vie, avec 90% de risque de séquelles, telles que des maladies pulmonaires chroniques ou des complications liées à l'immaturité des organes", qui se traduisent par "un handicap à vie", ajoute le communiqué de presse accompagnant l'étude (en anglais).

Le pionnier de la fécondation in vitro en France, le gynécologue René Frydman, cité par Le Monde, soulève toutefois plusieurs objections. D'abord, le système ne fonctionne pour le moment que pour les naissances par césarienne, compliquées à ce stade précoce de grossesse. Dans les cas de naissance par voie naturelle, "l’asepsie [la non-contamination par des micro-organismes étrangers comme des bactéries] ne serait pas garantie", explique-t-il. En outre, le fœtus humain est beaucoup plus petit que celui de l'agneau, posant la question de la "faisabilité des connexions vasculaires"Enfin, l'obstétricien rappelle la question du risque psychologique "pour l'enfant à naître de séjourner dans un sac, sans présence humaine pendant plusieurs semaines".

Les chercheurs doivent donc approfondir leurs tests chez l'animal avant d'envisager de passer à des essais chez l'homme, d'ici "trois à cinq ans", estime Alan Flake.