Médecin: enquête sur des téléconsultations express

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Depuis la crise sanitaire, les consultations en télémédecine ont explosé.
téléconsultation Depuis la crise sanitaire, les consultations en télémédecine ont explosé.
Article rédigé par L'Oeil du 20 heures
France Télévisions

Un rendez-vous chez le médecin, c’est en général dans un cabinet, en tête-à-tête. Mais depuis la crise sanitaire, les téléconsultations ont explosé: notamment dans des cabines connectées où le médecin peut nous ausculter à distance. Face aux déserts médicaux, la solution est plébiscitée par des patients et des élus.Une révolution dans la santé que certains médecins voient pourtant d’un mauvais oeil.

Consulter un médecin, où on veut et quand on veut, c’est la promesse des plateformes de télémédecine. Ces dernières années, elles ont installé des cabines toutes équipées, notamment dans des pharmacies. A l’intérieur, il faut remplir soi-même ses informations personnelles, donner sa carte vitale et entrer son numéro de carte bancaire. Coût de la consultation: 25 euros. Comme chez le médecin. Mais pour quelle prise en charge ?

Moins de quatre minutes de téléconsultation

Ce jour-là, nous entrons dans une cabine pour une gêne lancinante au cou. Dès le début, les échanges sont brefs, les questions sommaires: "vous n'avez pas changé de coussin? Vous n'avez pas porté de poids ? Quand vous appuyez sur le cou, vous avez une douleur à la palpation?", interroge le médecin de l'autre côté de l'écran. Après 3 minutes et 58 secondes d'échanges, le praticien diagnostique une "contracture". "C'est musculaire. A votre âge, il y a peu d'autres raisons", précise-t-il avant de prescrire des anti-inflammatoires. Des télécabines de consultations, il y en a aussi dans des supermarchés. Nous nous sommes rendus dans l’une d’entre elles située dans le rayon parapharmacie d'une enseigne de région parisienne. Après avoir fait part de maux de gorge et de tête, le médecin demande: "quand vous avalez, vous avez mal ?" Sans utiliser les appareils de diagnostic connectés à sa disposition, le thermomètre ou le stéthoscope par exemple, le praticien suspecte une angine. Il délivre alors une ordonnance et à notre demande, un arrêt maladie de deux jours. Ce second rendez-vous se termine après 3 minutes et 22 secondes. Bien loin de la durée moyenne des rendez-vous en cabinet: 18 minutes, selon une étude du ministère de la santé. Depuis la crise sanitaire, le nombre de téléconsultations a explosé. 80 000 en 2019, 9 400 000 en 2021, toujours selon le ministère de la santé. 

Cette promesse d’une médecine à portée de main cacherait-elle aussi une recherche effrénée de rentabilité de la part de certains groupes privés ? C’est ce dont témoignent, en tout cas, plusieurs médecins que nous avons contacté. Ils travaillent ou ont travaillé pour des plateformes de téléconsultation. "En gros, c'est 5 minutes par consultation. Les médecins vont vite à l'essentiel, ils prescrivent un truc rapidement. Ils n'essaient même pas de faire un diagnostic", raconte une médecin généraliste. D’autres dénoncent leur faible part de rémunération et la nécessité de multiplier les rendez-vous pour être mieux payés. “Quand vous faîtes des consultations à 10 euros, si vous voulez gagner votre vie, vous comprenez bien que ce n’est pas possible", déplore une autre praticienne. 

Il n'y a pas de dérive ou d'abus

Nathaniel Bern, co-fondateur de Medadom

Certaines plateformes ne cachent d’ailleurs pas leur stratégie commerciale. Nous nous sommes procurés un courrier de recrutement pour un poste de médecin salarié. Les futures recrues sont incitées à soigner leur productivité. Il y est écrit : "sur une base de 20 heures de téléconsultation par semaine, vous percevrez 3000 euros brut mensuel (...) A votre salaire fixe s'ajoute votre salaire variable: 40 pourcents brut du chiffre d'affaires". Plus loin, on peut lire: "Gardez en tête que plus vous voyez de patients, plus votre chiffre d'affaires s'accroît." Ce courrier porte la signature d’un employé de la plateforme Medadom. Une start-up française parmi les plus importantes du secteur. Contactée, l’entreprise n’a pas souhaité commenter cette offre de recrutement mais par visioconférence, l’un de ses fondateurs nie pousser les médecins à augmenter leurs cadences. "Il n'y a pas de dérive ou d'abus, se défend Nathaniel Bern, co-fondateur de Medadom. Que le médecin soit rémunéré, comme dans le milieu libéral, en fonction du nombre de patients qu'il va voir, c'est le modèle de rémunération classique d'un médecin. Il y aura toujours des réfractaires au changement." Interrogée sur la brièveté des rendez-vous, Medadom précise par ailleurs :“le temps de consultation est quasi-exclusivement du temps purement médical. En effet, toute la partie administrative, la prise de constantes et le partage de documents peuvent se faire en amont de la téléconsultation.” Un argumentaire qui peine à convaincre l’ordre des médecins. Selon l'institution, ces nouvelles pratiques pourraient entraîner une marchandisation des actes de soins. "Je vois ça d'un mauvais oeil, déplore le docteur René-Pierre Labarrière, médecin généraliste et président de la section exercice professionnelle de l'ordre des médecins. Je vois ça comme le début d'une médecine de production, inégalitaire et dangereuse. On est sur une médecine fast-food." Aujourd’hui, selon la loi, les médecins ne peuvent pas consacrer plus de 20 % de leur activité à la téléconsultation. Un seuil que les plateformes souhaiteraient relever.

Parmi nos sources (liste non-exhaustive):

Etude sur l'essor des téléconsultations, DREES, ministère de la santé. Décembre 2022.

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