Se retenir d'uriner pour mieux mentir ?

Vivre en société requiert un talent : celui de savoir se retenir. Se retenir d’avouer (trop vite) ses sentiments, se retenir de critiquer son patron, se retenir de gifler un grossier personnage... De nombreuses expériences de neurologie laissent penser que le siège de ces inhibitions est essentiellement localisé dans notre cortex frontal inférieur droit. Des chercheurs se sont demandé si monopoliser ces structures mentales de façon consciente renforçait d’autres inhibitions psychologiques plus ancrées. Par exemple : se retenir d’uriner favorise-t-il, simultanément, notre aptitude à raconter des bobards ? Des travaux nord-américains suggèrent que ce pourrait être le cas, mais ces données demandent à être confirmées.

(RUI GONCALVES DOS SANTOS / 74054397)

La vie en société impose à nos instincts de faire quelques sacrifices, et il nous faut à tous inhiber diverses pensées, sentiments et comportements… La zone cérébrale dévolue à de nombreuses tâches d’inhibition sociale est localisée dans le cortex frontal inférieur droit.

Durant les années 2000, des neurobiologistes et des psychologues se sont demandé si les mécanismes inhibiteurs en jeu dans différents domaines psychologiques étaient, ou non, fondamentalement distincts. En 2009, des chercheurs du département de psychologie de l’Université de Californie notaient ainsi que si des mécanismes communs existent, un mécanisme de renforcement pourrait être observé[1] : si l’on pose le couvercle sur l’une de nos pulsions, les autres seraient plus aisées à contenir.

A cette époque, les chercheurs californiens ont réalisé une expérience sur une poignée d’étudiants : ceux-ci devaient visionner une série de portraits d’hommes et de femmes, souriants ou boudeurs (à proportion de 4 pour 1). Dans une série de tests, ils devaient appuyer sur un bouton lorsque le visage qui apparaissait était celui d’un homme (dans d’autres tests, appuyer s’il s’agissait d’une femme).

Les participants n’avaient pas à prêter une attention particulière à l’expression faciale affichée ; en d’autres termes, ils devaient réfréner leur tendance spontanée à accorder une importance à l’expression des visages. Si les performances au jeu n’ont pas été influencées par les expressions faciales, les chercheurs ont observé que les réactions physiologiques normalement observées lors de la perception d’un visage boudeur (notamment l’activité de l’amygdale cérébrale) étaient significativement diminuées lorsque le visage présenté était du sexe interdit (celui pour lequel il fallait s’interdire d’appuyer sur le bouton !).

Ces travaux suggéraient qu’une inhibition motrice pouvait renforcer une inhibition émotionnelle.

Cachez cet urinoir, que je puisse raconter des bobards...

En 2011, des chercheurs néerlandais ont proposé de poursuivre ces expériences sur le renforcement de l’inhibition en étudiant… la capacité humaine à retarder le moment où l’on ouvre les vannes de sa vessie. Le summum du self-control !

Deux expériences ont été réalisées avec une centaine participants ayant soit la vessie pleine, soit la vessie vide. Dans la première, il s’agissait de nommer rapidement la couleur de mots désignant des couleurs (par exemple pour la série " bleu, marron, rouge, vert, orange, blanc, jaune, rose", il faudrait énoncer "orange, violet, bleu, rouge, rose, bleu, vert, gris"). Dans la seconde, les participants devaient décider entre recevoir une petite somme d’argent immédiatement ou une somme double plus tard…

Selon les données publiées, il semble plus facile de réussir le test des couleurs lorsque l’on a la vessie pleine. Les participants ayant bu le plus d’eau avant le test avaient également tendance à accepter un gain futur (ce que les chercheurs interprètent comme une capacité à inhiber un désir immédiat d’argent, interprétation qui peut être critiquée).

Début septembre 2015, de nouvelles expériences sur le lien entre envie d'uriner et inhibition ont été conduites, par une troisième équipe (californienne, mais non liée aux auteurs des travaux de 2009). Ici, vingt-deux participants devaient répondre à une série de questions "honnêtement" ou "en mentant", la vessie pleine ou vide.

Dans un premier temps, des observateurs extérieurs devaient évaluer plusieurs aspects des interviews : les participants semblent-ils réfléchir avant de répondre ? Semblent-ils l’air distraits, confiants, spontanés ? Les intervieweurs mettent-ils du temps avant d’obtenir une réponse à leur question ? Ces réponses sont-elles détaillées ?

Dans une seconde phase de l’expérience, des observateurs devaient, plus simplement, dire si les participants mentaient ou non.

Les résultats ? Dans le groupe testé, les menteurs à la vessie pleine sont apparus plus confiants, plus spontanés, bref, plus sincères que leurs homologue menteurs à la vessie vide. Et les menteurs se sont moins souvent fait prendre par les observateurs lorsqu’ils réfrénaient leur envie d’aller au petit coin que lorsqu’ils n’avaient qu’à se concentrer sur leurs mensonges.

Au vu du très petit nombre de participants impliqués dans ces travaux californiens, il serait imprudent de considérer comme un "fait scientifique" le fait que le self-control urinaire renforce nos diverses capacités d’inhibition sociales. Mais si ces expériences étaient répliquées dans d’autres laboratoires, et l’existence de mécanismes de renforcement d’inhibition volontaire confirmés, l’astuce pourrait faire école…

Faudra-t-il un jour obliger les joueurs de poker, les représentants de commerce, les négociateurs de traités internationaux et les témoins de procès à passer par le petit coin avant de débuter le jeu, la conversation, les pourparlers ou l’interrogatoire ?

 


[1] Hypothèse de "contagion de l’inhibition" – en anglais, inhibitory spillover hypothesis, ou ISH.