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Une livraison d'armes russes en Turquie pourrait changer les équilibres mondiaux

Le régime turc vient de se faire livrer un système antimissiles russe. Et ça pourrait déclencher une grosse controverse avec les Etats-Unis, car c’est bien plus qu’une simple livraison d’armes.  

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L\'avion-cargo russe Antonov sur la base militaire de Murted, près d\'Ankara, le 12 juillet 209
L'avion-cargo russe Antonov sur la base militaire de Murted, près d'Ankara, le 12 juillet 209 (STRINGER / AFP)

Le "facteur" est passé le 12 juillet au matin, et son colis pourrait modifier de grands équilibres géopolitiques. Un avion-cargo russe gros porteur s’est posé sur une base militaire près d’Ankara, la capitale turque, avec à son bord la première cargaison du nouveau système de défense antimissiles S400 mis au point par Moscou. Ce dispositif est très sophistiqué, mobile car installé sur des camions, composé de plusieurs radars dont un de longue portée à 600 km, et d’une rampe de lancement de missiles, portée : 400 km. Deux autres livraisons sont prévues d’ici à la fin de l’été, avec 120 missiles à la clé. Et le système devrait être opérationnel d’ici le mois d’octobre. Il permet normalement d’intercepter n’importe quel engin volant, y compris des avions furtifs. Le tout a coûté plus de deux milliards d’euros à la Turquie.  

Un pied dans l'OTAN, un pied à Moscou

Là où ça cloche, c’est que la Turquie est normalement partie prenante de l’OTAN, l’alliance militaire occidentale :  membre depuis près de 70 ans, 2ème armée de l’OTAN, pilier de l’alliance sur son front oriental. Et voilà donc la Turquie qui acquiert du matériel militaire de pointe auprès de l’ennemi traditionnel de l’OTAN, la Russie. Le problème est d’abord purement militaire : l’OTAN estime que la mise en place de ce système russe est difficilement compatible avec les dispositifs occidentaux déjà opérationnels sur le sol turc. Et surtout l’OTAN redoute que cette installation ne s’accompagne de la venue en Turquie de personnel militaire russe, avec un risque d’intrusion dans les données militaires occidentales.  

Le F35 américain menacé

Le problème est encore plus critique pour les Etats-Unis, qui sont censés livrer à la Turquie 116 exemplaires de leur nouvel avion militaire F35. Washington craint que les radars russes n’aient la capacité de percer les secrets de fabrication du F35. Début juin, le Pentagone a envoyé un courrier officielle à la Turquie. C’est écrit noir sur blanc : vous n’aurez pas les F35 américains si vous vous faites livrer les S400 russes. Nous y sommes. On attend donc la réaction américaine. Elle pourrait prendre la forme de sanctions commerciales, d’autant que l’économie turque est déjà mal en point, avec 20% d’inflation.  

La perte d'influence de Washington

C’est donc bien plus qu’une simple histoire de livraison d’armes : c’est peut-être un tournant. D’abord c’est le signe que la Turquie envisage un retournement d’alliance. Vers la Russie et la Chine, et non plus vers l’Europe et les Etats-Unis. Vu le rôle pivot des Turcs (aux portes de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran), les effets en chaîne sont potentiellement considérables. Ensuite, c’est un succès symbolique et commercial pour Moscou ; plusieurs autres pays, notamment l’Inde, le Qatar, l’Arabie Saoudite, se disent également intéressés par ce système antimissiles S400. Enfin, c’est un indice supplémentaire de la perte d’influence des Etats-Unis, incapables d’imposer leur autorité sur un allié historique. Cette livraison d’armes est décidément tout sauf anecdotique.      

L\'avion-cargo russe Antonov sur la base militaire de Murted, près d\'Ankara, le 12 juillet 209
L'avion-cargo russe Antonov sur la base militaire de Murted, près d'Ankara, le 12 juillet 209 (STRINGER / AFP)