Sciences Po a 150 ans : "On a un modèle un peu aristocratique dans l'éducation, alors qu'on est un pays très républicain, c'est un peu contradictoire"

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Il y a 150 ans, en 1872, était fondée à Paris l'École libre des sciences politiques, une école qui depuis, forme les élites françaises, les prépare à d'autres grandes écoles. Une école qui s'est aussi beaucoup transformée. Décryptage avec le sociologue Jean Viard. 

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Institut d'études politiques de Paris, Sciences Po.  (GARO / PHANIE / AFP)

L'École libre des sciences politiques, qui deviendra Sciences Po, est née en 1872, il y a un siècle et demi. Elle forme, depuis, les élites françaises, les prépare à d'autres grandes écoles, et cette école a aussi beaucoup muté. Avec le sociologue Jean Viard, directeur de recherche au CNRS, on revient aujourd'hui sur la genèse de la création de cette institution, née pour refabriquer des élites après la défaite de la France contre la Prusse.

franceinfo : Cette grande institution, Sciences Po Paris, que représente-t-elle en France ? D'abord dans le passé. Et puis aujourd'hui, est-ce que c'est toujours un phare ici et dans le monde ? 

Jean Viard : C'est une école qui a été créée en deux fois, une fois après 1870, au moment de la défaite française, parce qu'on voulait refabriquer des élites. En France, à chaque fois qu'on a une défaite, on dit : c'est l'effondrement des élites. Donc en 1870, on a créé l'École libre des sciences politiques au moment de la défaite contre la Prusse, au moment de Jules Ferry etc. le pouvoir des républicains, donc c'est la première période.

La deuxième période, c'est la Fondation nationale qui est créée en 1945. Là encore, c'est parce que les élites n'étaient pas au niveau, elles se sont effondrées en 1939, etc., ou elles ont collaboré massivement, et donc, on veut renouveler les élites françaises. Chaque fois, c'est la même chose.

Et puis, le problème, c'est que ça a duré. Ça a duré depuis 1945, et à un moment, ce sont les petits-fils de ceux de 45, c'est-à-dire que, comme ça dure longtemps, il y a des familles qui se développent de père en fils ou de père en fille, à l'intérieur même d'un corpus qui, au fond, reconstitue une classe sociale. On peut presque le dire comme ça.

Du coup, Sciences-Po est devenu le lieu d'une élite qui se reproduit, qui se referme au milieu populaire. Alors depuis quelques années, Sciences Po s'est ouvert, d'abord en allant chercher dans les lycées de banlieue les meilleurs, mais là, on choisit quelques éléments. C'est pas comme si on faisait monter toute la France, mais c'était déjà un geste positif, on est à 27% de boursiers.

Et puis surtout, maintenant, on vient de supprimer la dissertation générale de concours qui, en gros, est une dissertation de classe sociale. Est-ce que vous êtes capable d'écrire un texte qui montre que vous avez les fondamentaux, etc. et on travaille sur dossier avec un entretien oral. Donc je pense que ça, c'est un vrai changement disons de groupe social. 

Mais après, la question de la France, c'est qu'on fabrique une élite, après, on va à l'ENA, et en ce moment, la société ne le supporte plus. Parce que, si vous avez un autre chemin, si vous avez fait une école de commerce, si vous avez fait, je ne sais pas quelle formation, effectivement, vous n'allez pas arriver sur les hauts postes et donc il n'y a pas de mélange des cultures, des pratiques sociales, des territoires. C'est du parisianisme haut de gamme avec quelques pieds en province de sélection. Ça, c'est le mouvement général.

C'est pour ça que je suis très souvent intervenu pour la suppression de l'ENA, parce qu'elle était devenue une école de l'entre-soi, et surtout une école qui n'était pas un lieu de recherche, mais un lieu d'apprentissage pan par pan, ce qui vous permet d'intervenir sur l'agriculture, la chasse à courre, le nucléaire, les HLM. Vous avez vos fiches, je dirais, c'est une éducation très largement par fiche, alors de haut niveau incontestablement. 

Et tout ça fait qu'on essaye de changer ça, de mélanger les gens qui vont travailler pour l'Etat, de faire que les gens qui vont être à la direction des hôpitaux et travailler avec les gens qui seront policiers, ceux qui seront juges, qui seront préfets, ceux qui seront à l'étranger, comme diplomates, on essaie de construire une autre façon d'avoir, je dirais, un groupe social plus ouvert pour représenter la société. Mais ça va prendre du temps, et ça ne fait que commencer. 

Ce qui est intéressant, c'est que vous associez vous, directement, quand je vous demande ce que représente Sciences Po, à la formation des élites ? 

Mais cela a été fait pour ça. Et les gens qui y mettent leurs enfants et les enfants qui choisissent d'y aller, c'est ça. Et si vous voulez, c'est formation des élites pour deux raisons. D'abord pour ce qu'ils apprennent, mais aussi pour l'entre-soi. C'est-à-dire que si vous êtes étudiant à Sciences Po, effectivement, vos collègues, vos copains, vos amours, tout ça, vont être petit à petit d'un même groupe social. Vous savez, le pouvoir, c'est une question de réseau très largement. Ça correspond très bien.

Mais la question fondamentale, en France, c'est la différence entre les universités et les grandes écoles. Vous avez des grandes écoles - c'est aussi vrai pour Polytechnique - qui fabriquent soi-disant des élites. Et puis, vous avez les universités, je dirais, c'est un peu la masse populaire. C'est ce modèle qu'il faut casser. La question c'est : comment on remet la recherche partout, la compétence partout, qu'on remet les grandes écoles pour tirer les universités.

Là, il y a un énorme chantier, qui après, se retrouve dans nos capacités, dans la science, dans la recherche, où souvent, les jeunes s'en vont à l'étranger - les bons - parce qu'en France, il n'y a pas le respect de l'université que vous avez aux États-Unis ou en Angleterre. On a un modèle un peu aristocratique dans l'éducation, alors qu'on est un pays très républicain. C'est un peu contradictoire.

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