Question de société. Jean Viard : "Le centralisme français est usé et le local, on ne voit pas très bien à quoi ça sert"

écouter (5min)

Décryptage aujourd'hui avec le sociologue Jean Viard de ce phénomène de l'abstention lors de ces élections départementales et régionales le dimanche 20 juin. 

Article rédigé par
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4 min.
Deuxième tour du scrutin régional et départemental en ce dimanche 27 juin. (Illustration) (PASCAL DELOCHE / THE IMAGE BANK UNRELEASED / GETTY IMAGES)

On rappelle ces chiffres 67% d'abstention au 1er tour dimanche 20 juin, 87% chez les 18-24 ans lors du premier round de ces élections régionales et départementales. On en parle avec le sociologue Jean Viard. 

franceinfo : Est-ce que cela vous a surpris, Jean Viard ? 

Jean Viard : Non, on ne peut pas dire que ça m'a surpris. Bon, d'abord, il y a évidemment la période. Il ne faut pas oublier la pandémie. il y a ceux qui sont très contents d'avoir enfin un week end tranquille, etc. Il y a ce contexte, mais après, c'est constant, il y a eu un recul de la participation, surtout qu'on a couplé deux types d'élections et que c'est compliqué. Je trouve qu'on a compliqué à outrance comme la bureaucratie française sait le faire. Il y a ça qui joue. Après, il faut dire que, par exemple, les femmes votent beaucoup moins aux élections locales que les hommes. Il y a 10 à 15 points d'écart suivant les endroits. 

On sait l'expliquer ?

Parce que historiquement, les hommes étaient les élus locaux. Et donc les femmes ont très longtemps eu le sentiment que ce n'était pas pour elles, alors ça progresse. Mais la très grande majorité des maires sont des hommes et très souvent, vous savez, dans les communautés de communes, même s'il y a eu des femmes qui ont été candidates, à la fin, c'est un homme qui gouverne. Donc, il y a ce sentiment historique. Les femmes, il faut le rappeler, n'ont le droit de vote que depuis 1944. Les hommes ont longtemps défendu leur place.

Il y a aussi la question des jeunes, souvent les jeunes, à 18 ans, ils vont voter une fois pour voir ce que c'est. Ils sont contents d'avoir le droit de vote. Et puis après, si ça ne les intéresse pas, ils votent pas. Bon, évidemment, l'effet ville campagne, on a voté un peu plus à la campagne. Mais au delà de tous ces phénomènes qu'on connaît à peu près bien, je crois qu'il faut vraiment s'interroger sur nos systèmes électoraux, sur le nombre d'élections, sur le fait que c'est jamais deux fois pareil. Il pourrait y avoir un bloc local une fois, un bloc national une autre fois. Ce n'est pas à moi de redéfinir les règles. Mais si vous voulez, les systèmes d'élection ne sont pas les mêmes. Pourquoi est ce que le système municipal est-il différent du régional et du cantonal ? On a multiplié des cas particuliers.

Et en plus, avant, jusqu'aux années 70, on était dans un camp idéologique, on allait voter pour affirmer qu'on était communiste, les autres étaient socialistes, les autres votaient pour des partis de droite ou d'extrême-droite. Et au fond, on affirmait son appartenance en allant voter. Même si le candidat, on le trouvait nul ou si on n'avait même pas regardé le programme, on montrait qu'on appartenait à un camp. Je crois que les sociétés ont profondément changé. Et là, les jeunes ne sont pas allés voter.

Comment expliquer le taux d'abstention énorme chez les 18-24 ans. 9 sur 10 ne votent pas...

Ils ne voient pas en quoi ça les concerne. Excusez-moi d'être direct. Mais ils ne voient pas très bien en quoi le département et la région peuvent avoir un effet énorme sur leur vie. C'est ça qui est très compliqué. C'est qu'en France, la plupart des sujets sont traités par le département, la région, l'Europe, etc.

On voterait pour un conseil écologique, on verrait le sujet, pour une stratégie éducative, pour une politique de sécurité, pour une politique de santé, on verrait le sujet, avec des propositions compréhensibles par tout le monde. Là, franchement, c'est pas clair. Je pense qu'au fond, on est dans un pays où on a l'impression qu'il y a un président très puissant, ce qui est le cas, même si, en fait, il est moins puissant qu'on ne croit. Au fond, on se dit pourquoi aller voter alors que le pouvoir n'est pas là ? Ça aussi, ça joue.

Est-ce que cette abstention pour les élections locales, départementales, régionales interroge le rapport des Français à leur territoire ? On sait que nos régions se sont agrandies ces dernières années. On est passé de 22 régions à 13 régions. Est-ce que ça éloigne un peu les Français de ces entités ? 

Les avis sont pas forcément partout les mêmes, mais a contrario, on pourrait dire qu'il y a aussi des élections départementales qui ont été décidées en 1793. Donc, si vous voulez, cela n'a pas changé et ça n'a aucun effet. Il n'y a pas d'écart de participation, moi, l'idée que les régions soient grandes, personne ne va jamais à son conseil régional. Ce n'est pas une structure de services. Non, je ne crois pas que c'est la question centrale.

Je pense que la question centrale, c'est que le centralisme français est extrêmement usé et au fond, le local, on ne voit pas très bien à quoi ça sert, Alors les mairies, encore un peu. Et encore. Parce qu'en réalité, les entités qui ont le pouvoir, ce sont les communautés de communes ou les métropoles. Mais on ne vote pas directement pour elles. Donc, je crois qu'on est vraiment au bout d'un système qu'on a bricolé petit à petit. Et il faut l'adapter. C'est un sujet qui est devant nous, un sujet important. 

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Question de société

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.