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Question de société. Jean Viard : "Il faut redonner le sens du métier d'enseignant, tel que l'a voulu l'école publique à une autre époque"

En pleines vacances, presque tous les enseignants de France pensent à la rentrée. Que vont-ils dire à leurs élèves après l'attentat terroriste qui a visé leur confrère Samuel Paty ? 

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Plus de 500 personnes ont participé à l\'hommage national à Samuel Paty le 21 octobre à Arras (Nord).
Plus de 500 personnes ont participé à l'hommage national à Samuel Paty le 21 octobre à Arras (Nord). (CLAIRE MESUREUR / RADIOFRANCE)

 Avec le sociologue Jean Viard, on parle aujourd’hui d’une question que tous les enseignants en vacances de Toussaint doivent avoir à l’esprit : celle de leur retour devant leurs élèves après l’assassinat de Samuel Paty à la sortie de son collège le 16 octobre dernier. Que vont-ils dire à leurs élèves après l'attentat terroriste qui a visé leur confrère Samuel Paty ?

Jean-Michel Blanquer a donné ce matin des informations dans le Journal du Dimanche sur cette rentrée dans les collèges et les lycées. Il y aura d'abord un échange en classe pour réaffirmer les principes de l'école de la République, puis dans la cour des établissements, une minute de silence et la lecture de la lettre aux instituteurs et institutrices, écrite par Jean Jaurès. Des temps prévus aussi au primaire et en maternelle.

franceinfo : Jean Viard, il y a un besoin pour tous les élèves et tous les Français de ce nouveau moment solennel à la rentrée...

Jean Viard : Oui, on a tous besoin d'une cérémonie, on a eu la cérémonie de la Sorbonne jeudi dernier. C'est une agression absolument majeure, un meurtre inimaginable, horrible, on est tous choqués.

Après, il y a trois niveaux. Il y a la mort d'un homme et bien la minute de silence, on rend hommage à un homme qui est mort, parce qu'il est mort. Après, il y a la mort d'un enseignant. La mort d'un enseignant, effectivement, c'est une attaque contre l'école. C'est une attaque contre quelqu'un qui faisait le travail pour lequel on l'avait chargé, et au fond, la lecture de la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et aux institutrices, elle répond à cette demande de redonner le sens du métier tel que l'a voulu l'école publique à une autre époque, quand on était souvent dans des affrontements. À l'époque, c'était avec l'Église catholique.

Et puis, il y a évidemment à rendre hommage à la liberté d'expression, qui est une valeur absolument fondamentale de notre société. Et au fond, je pense que les professeurs vont beaucoup parler de ça quand ils vont réunir leurs élèves, ils vont revenir sur ce sujet, ils vont parler de la liberté d'expression, expliquer d'où elle vient, quelle est son importance, etc… Et là, je dirais qu'il faut laisser les maîtres, maîtres de leurs classes. C'est leur métier. Donc, au fond, il y a trois niveaux de réflexion. Et tout cela est évidemment nécessaire.

Après, en 2015, j'avais été consulté par la ministre de l'Éducation de l'époque, Mme Najat Belkacem, et elle m'avait dit : "Jean, il y a des choses que je ne veux plus entendre à l'école". Je lui avais dit : "Madame la ministre, je crois surtout qu'on doit pouvoir tout entendre à l'école". Et après, on doit apprendre aux enseignants à y répondre. Il ne s'agit pas de mettre un boisseau sur les sentiments de certains jeunes, qui existent, mais de savoir comment on les déconstruit, comment on y répond. Il y a un énorme travail qui est fait dans l'école, les enseignants doivent sans doute plus travailler en communauté, ils doivent être plus formés, mais c'est un travail qui n'est pas que dans l'école. Il faut quand même bien voir - l'intervention récente du président turc le montre extrêmement bien - on est face à une guerre contre un islamo-fascisme, pour le dire avec des mots qu'on connaît, très minoritaire, mais très violent, et porteur de morts.

Il y a des soldats français qui sont morts, 45 sont morts au Mali, etc. Il y a des Français qui ont été tués dans des attentats. Donc c'est une dimension, et celle-là, ce ne sont pas les enseignants qui vont lui trouver une réponse, c'est la force, c'est l'armée, c'est la police. Donc il  faut mettre tout ça en même temps. Et puis, il faut dire une chose, c'est qu'il y a un terreau dans une jeunesse sans espoir et ça va être accentué par la crise économique, parce que le chômage va d'abord frapper les jeunes des quartiers, dans lesquels on ne met pas les meilleurs à l'école.

L'Éducation nationale doit donner des priorités pour qu'il y ait les meilleures écoles, les meilleurs enseignements. Il faut pas simplement faire des mots, pas simplement faire de grandes déclarations, il faut à un moment aussi se dire on ne va pas donner raison à ces gens-là. Évidemment, ce sont des assassins, mais en même temps, il y a un terreau.

Il faut entendre ce terreau, et il faut aussi donner plus de respect à la religion musulmane. Prenez Marseille. Il y a 200 000 musulmans, 150 000. Il n'y a pas une grande mosquée. Je pense qu'il faut du respect. Il faut effectivement une pensée de la meilleure école pour les plus fragiles, et puis effectivement de la force. C'est tout ça qui est devant nous. Et dans ce cadre-là, les enseignants vont se remobiliser. C'est facile de leur dire vous manquez de courage, mais c'est eux qui sont en première ligne, parfois.

Justement, les enseignants, le ministre Jean-Michel Blanquer explique qu'il faut retrouver cette règle d'airain ; les parents ne se mêlent pas de la pédagogie, l'éducation donc à la maison et à l'école, mais l'enseignement, ça, c'est l'apanage des professeurs

Oui, mais ça, il a raison. On a à la fois ouvert l'école aux parents, et en même temps, évidemment les parents ne doivent pas. Je pense qu'il faut réaffirmer les principes, c'est vrai que c'est utile, mais là, vous êtes dans un affrontement entre une petite minorité qui considère que la religion doit dominer la République, et notre vie commune, qui considère qu'au fond, la laïcité, c'est le fait de croire ou ne pas croire, et chacun fait bien comme il veut. Mais les règles de la laïcité sont pour tout le monde. Donc là, on a laissé se développer, parce que ça vient de Turquie, parce que ça vient de certains réseaux en Algérie, parce que ça vient d'Arabie Saoudite, du Qatar, on a laissé se développer des forces, vous savez ça me rappelle les années 20, quand le mouvement communiste s'est développé après la Révolution russe avec des relais locaux, le Mouvement de la paix, les femmes françaises, etc. Et au fond, il a fallu 50 ans pour casser ça. On est un peu dans la même situation. Donc soutien aux enseignants, mais ne faisons pas porter l'ensemble de la lutte idéologique et sociale qui est derrière.

Plus de 500 personnes ont participé à l\'hommage national à Samuel Paty le 21 octobre à Arras (Nord).
Plus de 500 personnes ont participé à l'hommage national à Samuel Paty le 21 octobre à Arras (Nord). (CLAIRE MESUREUR / RADIOFRANCE)