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La fin du "fordisme" : "On choisit son emploi du temps et en partie son projet de travail"

Faut-il repenser notre rapport au travail et à l'argent ? Le modèle dit du "fordisme", créé par l'entreprise Ford aux Etats-Unis, est-il dépassé ?

Article rédigé par Jules de Kiss
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
"La pandémie, dans l'Histoire, marquera la fin du fordisme, c'est-à-dire d'un mode d'organisation des sociétés autour de l'imaginaire du travail à la chaîne. Dans les codes du travail, le sens devient premier, le respect qui vous est dû...les gens veulent travailler quand ils veulent", Jean Viard (Illustration) (MARTIN PUDDY / DIGITAL VISION / GETTY IMAGES)

Le mouvement actuel pour une hausse des salaires face à l'inflation, nous rappelle bien pourquoi nous travaillons : ramenez de l'argent à la maison. Et cette motivation est plus que jamais la première, d'après un sondage IFOP paru récemment, qui a été la base d'un débat cette semaine, organisé par le journal Libération, notamment, et puis des élus, la plateforme Solutions Solidaires. Décryptage avec le sociologue Jean Viard, directeur de recherches au CNRS.

franceinfo : Ce que l'on observe d'après cette étude IFOP, c'est que dans une société post-Covid, la volonté de loisirs s'impose complètement sur celle du travail, désormais...

Jean Viard : C'est une évolution de longue période et la pandémie, dans l'Histoire, marquera la fin du fordisme, c'est-à-dire d'un mode d'organisation des sociétés autour de l'imaginaire du travail à la chaîne, qu'on retrouvait aussi dans les bureaux des années 60/70 – tous les gens habillés pareil, qui arrivaient à la même heure – cette culture du travail, de la productivité, calculée à la minute, calculée à l'heure, avec les machines à pointer, ça c'était en train de s'effondrer.

Et puis avec la grande pandémie, on a vécu notre rapport au temps et notre rapport au couple, à la famille ; il y en a qui ont souffert, qui ont eu peur, il y en a qui se sont séparés – 1 couple sur 15 a explosé. Au fond, on a basculé dans la société du temps libre. Ça veut dire que les codes sociaux du travail ne naissent plus du fordisme, mais ils naissent de la société du travail. On n'a jamais autant travaillé en France, il n'y a jamais eu autant de salariés qu'aujourd'hui, on a un peu plus de 26 millions de salariés, ça n'était jamais arrivé. Alors qu'on cherche des gens partout. Pourquoi ? Parce que dans les codes du travail, le sens devient premier, le respect qui vous est dû – vous pouvez de plus en plus aller travailler, habillé à peu près comme vous voulez. Et surtout, ce qui compte pour beaucoup de gens, c'est qu'ils ont envie de travailler quand ils veulent.

Regardez le télétravail : il y a plein de gens qui aiment travailler le soir. Ils préfèrent aller se promener en forêt l'après-midi pour aller aux champignons, et puis le soir, effectivement, travailler jusqu'à minuit ! Le pouvoir sur le temps, c'est ça qui compte. On est en train de gagner le pouvoir sur le temps. Je pense que la question de la semaine de quatre jours, quitte à travailler plus longtemps dans la journée, va se poser. Elle se pose déjà à plein d'endroits, et cette pandémie, c'est le passage entre le monde fordiste et la société des loisirs qui est une société du travail, mais du travail effectivement, où on choisit son emploi du temps et en partie son projet de travail. 

Mais quand on regarde les chiffres de ce sondage IFOP, on est encore très loin de cet aboutissement d'arriver à un travail qui a du sens, épanouissant, et qui n'empiète plus sur la vie personnelle ? 

Oui, mais ce qui compte, c'est l'inversion entre les priorités. Le travail n'est plus premier. D'ailleurs, les gens se définissent de moins en moins par leur travail. En plus, il y a beaucoup de métiers qu'on fait actuellement pour gagner son pognon. Puis dès que c'est fini, on part avec ses sous. Bon, il y a quand même des tas de métiers bâtis sur la répétition, sur la contrainte etc... Et donc on comprend très bien que les gens ne soient pas passionnés forcément par cette activité, même s'ils savent qu'il faut la faire.

Et dans la jeunesse plus que tout. Et tous les employeurs vous disent mais quand un jeune arrive, presque il me demande d'abord quand est-ce qu'on finit de travailler au lieu de me demander qu'est-ce qu'il va faire ? Et cette inversion, elle est très nette, et très positive, qui peut permettre à beaucoup de gens d'aller travailler, qui ne travaillaient pas. Parce que du coup, effectivement, le sentiment de la contrainte est beaucoup plus faible. 

Inversion très nette illustrée par ce chiffre dans cette enquête Ifop : en 2008 quand on demandait aux gens : "Est ce que vous préférez gagner plus d'argent, mais avoir moins de temps libre", le rapport était : 62% en faveur de plus d'argent, et aujourd'hui, ça s'est inversé, 60% des gens disent qu'ils veulent plus de temps libre, quitte à gagner moins, on voit que c'est spectaculaire. Est-ce que l'inflation aujourd'hui, la crise du pouvoir d'achat pour certains Français peut rebattre les cartes ?

Je pense honnêtement que les médias insistent beaucoup trop sur ces questions, les Français en ce moment, ils ont envie de paix, ils n'ont pas envie de conflits. C'est pour ça que les mouvements sociaux, pour l'instant, ne prennent pas vraiment parce que le premier sujet des gens aujourd'hui, c'est de reconstituer une vie privée, leur vie familiale, et après la pandémie, il y a souvent beaucoup de boulot. 

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