Jean Viard : "La santé est au cœur du lien dans nos sociétés, c'est tout un système remis à plat après la grande pandémie"

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Quel est notre rapport à nos médecins, qui ont manifesté cette semaine ? Pas de société sans médecins. C'est le thème du jour décrypté par le sociologue Jean Viard. 

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Paris, 1er décembre 2022. Manifestation des médecins libéraux en grève. Des milliers de médecins libéraux et de biologistes ont fermé leurs cabinets et labos dans tout le pays, les 1er et 2 décembre. Ils demandent une augmentation du prix de leurs consultations.  (EMMANUEL DUNAND / AFP)

Nous avons vécu cette semaine des grèves de nos médecins généralistes et de nos laboratoires d'analyses également, ces cabinets fermés en pleine épidémie. Ça nous montre qu'il ne peut pas y avoir de société sans nos médecins. L'éclairage du sociologue Jean Viard, directeur de recherche au CNRS.  

franceinfo : Ces médecins et soignants en première ligne, lors de la pandémie de Covid, applaudis tous les soirs lors du premier confinement en mars 2020, les voilà qui attendent aujourd'hui une reconnaissance plus concrète ? 

Jean Viard : La santé est au cœur du lien dans nos sociétés – la Sécurité sociale, c'est d'ailleurs un budget parfois supérieur à celui de l'État – c'est évidemment un cœur de société, et faut jamais oublier qu'on est le seul pays du Conseil de sécurité à ne pas avoir trouvé de vaccin en un an, alors qu'on pensait être dans les meilleurs du monde. Ce qui montre aussi à quel point on est bureaucratisé. La question de la santé est absolument centrale. Les gens nous le disaient toujours dans les élections depuis longtemps, mais les politiques ne savaient pas comment prendre le dossier.

Parce qu'il y a plusieurs questions : l'évolution de la qualité de vie au travail, qu'on a tous envie de revendiquer, les infirmières, les médecins, comme les autres. La grande pandémie qui a tellement secoué l'hôpital parce que les gens travaillaient comme des fous avec une bonne volonté incroyable, mais à un moment, ils sont épuisés, ils en ont marre.

Le fait que l'Etat gère un budget depuis des années, et que c'est généralement un sous investissement de deux ou 3 milliards par an, mais à la fin ça s'accumule, le fait qu'on a extrêmement bureaucratisé, parce qu'en France, il y a à peu près 30% des gens dans l'hôpital qui gèrent, pour 70% qui soignent, (en Allemagne, c'est 20-80) mais le problème, ce n'est pas tellement qu'il y en a plus qui gèrent, c'est la question des tableaux d'objectifs, les médecins passent une partie de leur temps, des fois 10 à 30% de leur temps à remplir des dossiers techniques à la demande des gestionnaires. Donc le temps de soins est beaucoup plus faible.

Et ça, ça ne correspond pas à leur sacerdoce de départ ?

Mais non, ils se sont engagés pour sauver des vies, pour soigner des gens. Après, il est normal qu'il y ait des budgets. Et puis, soyons aussi honnête, le rapport entre la médecine de ville et les hôpitaux est complexe. Le rapport entre les hôpitaux et les maisons de retraite est compliqué. La façon dont les Français utilisent les urgences, parfois pour un certificat pour que leur gamin aille au sport, c'est quand même tout à fait surréaliste. Donc il y a besoin de mettre des cadres.

Et ce n'est pas qu'une question d'argent, il y a des questions d'argent, il y a des questions de lien entre toutes ces professions. Et puis effectivement, il y a le rapport des Français à ces institutions. A un moment, on ne pourra plus aller aux urgences pour demander un certificat, il faut passer par un système de tri. Mais ça veut dire aussi qu'il faut développer des maisons de santé. Il faut qu'il y ait des endroits là ou vous habitez, ou il y a toujours des médecins ou au moins des infirmières, etc.

Donc c'est tout un système qui est remis à plat après la grande pandémie. Et je crois qu'il faut essayer d'en sortir positivement, parce que évidemment, c'est dramatique. Mais en même temps, ils ont tellement été bons. Il faut les remercier tous les matins et ils ont tellement aussi pris sur eux parce qu'ils vont quasiment travailler tout le temps.

Rappelez-vous les gens qui étaient rejetés dans leur immeuble parce qu'ils soignaient des gens qui avaient le Covid. Ces infirmières, on leur disait non, non, vous n'habitez pas là, parce que c'est contagieux ! Faut voir aussi ce qu'ils ont vécu. Et après, derrière, il faut reconstruire effectivement un type de lien, mais qui va concerner la ville, qui va concerner l'hôpital, qui va concerner les Français. Et tu vas aller aux urgences, si c'est urgent. 

Ces questionnements nouveaux de conditions de travail qui concernent énormément de secteurs, et surtout les nouvelles générations, ça interroge davantage quand on parle des professions médicales, parce qu'il y a un enjeu de santé qui est évidemment très différent du reste des professions ? 

Il y a un enjeu d'urgence et quand il n'y a pas de soins, on est complètement paniqué, notamment quand ça touche les enfants, bien entendu. Mais ceci dit, le problème est le même dans les bars et les restaurants, si vous avez des conditions de travail insupportables, et que vous avez d'autres possibilités, vous partez. Moi je dirais les choses autrement, je dirais que c'est la fin du fordisme, extrêmement hiérarchique, un temps extrêmement cadré etc.

On sort de cette culture, on est dans une culture du lien social complètement différent, où la qualité de vie au travail devient centrale, ou la question du pouvoir sur son temps devient prioritaire. Le plus important, c'est : est-ce que demain je peux décider que je ne travaille pas. Cette idée du choix, etc. Et ça, la pandémie à accéléré dans tous les métiers, la domination du pouvoir sur le temps, sur la quantité de temps donné au travail, et donc le monde de la santé est bouleversé comme le reste. Il faut aussi intégrer dans cette question la comparaison avec les hôtels restaurants, les bars. A priori, ça n'a rien à voir, je reconnais que c'est moins grave de ne pas avoir de café, que de ne pas avoir de médecin. Mais la question pour un sociologue est un peu la même.

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