Jean Viard : "La corrida est une pratique populaire, qui disparaîtra sans doute d'elle même"

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Le sociologue et écrivain Jean Viard, directeur de recherche au CNRS, estime qu'il ne sert à rien d'interdire une pratique comme la corrida, ancrée dans une culture populaire, et qui finira sans doute par s'éteindre d'elle-même.

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Radio France
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Les arènes de Lachepaillet de Bayonne, 10.000 places assises, pendant une corrida. (STEPHANE GARCIA / RADIO FRANCE)

Le débat sur la corrida entre au Parlement avec une proposition de loi déposée à l'Assemblée nationale par des députés La France Insoumise. L'occasion de s'interroger sur le sens de cette pratique. 

franceinfo : Est-il temps d'interdire la corrida en France ?

Jean Viard : La corrida, c'est surtout dans certaines régions une grande pratique populaire. Je ne suis pas allé souvent à des corridas, la première fois, c'était quand même une émotion énorme, même si je trouve ça un peu difficile. Je tenais à voir, pour comprendre. La corrida fait profondément partie de la culture locale, comme la chasse.

Bien sûr, le monde avance et change, il y a de moins en moins de chasseurs. Ici, c'est la même problématique : la mise en scène de la mort de l'animal par l'homme, que ce soit le lapin qu'on tire et qu'on achève ou que ce soit le taureau. Tout cela reste très mal accepté par des populations urbaines qui, au fond, n'ont jamais vu tuer un poulet.

Le rapport à la mort est une vraie question : le fait de jouer avec un animal qui va mourir pose un problème éthique. Et puis il y a le fait que, de plus en plus, on se considère comme un animal parmi les autres, autrement dit la souffrance de l'animal est notre souffrance. On a des dizaines de millions de chats et de chiens, d'animaux domestiques. L'animal rentre dans le quotidien, dans l'intime, dans la maison. Alors forcément, ces scènes de violence font mal.

Et pourtant, vous le dites, la corrida est populaire ?

Je suis un grand défenseur des cultures populaires. Quand elles s'éteignent petit à petit, peut-être faut-il les pousser un peu à s'éteindre. Par exemple, on a arrêté la guillotine en place de Grève, qui était pourtant extrêmement populaire, c'était un grand spectacle, il y avait une foule extraordinaire. D'un autre côté, il faut rester prudent : les milieux populaires ruraux peuvent se sentir rejetés et avoir toujours l'impression qu'on n'est plus chez nous.

Si on enlève ma culture, si on enlève la chasse, moi, mon chien, on remplace ma culture par une autre culture. Je crois que les gens des villes doivent être très attentifs, et éviter cette espèce de boboïsation destructrice des cultures populaires, que l'on doit sûrement aider à s'effilocher : on modifie les règlements, on resserre un peu, on diminue les jours de pratique. La corrida finira par disparaître toute seule, mais sans doute faudra-t-il une ou deux générations.

Pour en revenir à la dimension plus politique, qu'est-ce qui se joue?

Ce ne sont pas les mêmes milieux sociaux, ni la même géographie électorale, selon les partis. Quand vous regardez la Nupes, sa géographie électorale est très urbaine et périurbaine : je n'ai pas vu de corrida au centre de Paris ! Cela semble logique que la France Insoumise soit contre la corrida. Sinon, monte en France une culture de l'interdit : on interdit les piscines pour des questions d'hygiène privée, on veut interdire les corridas, etc. Le monde qu'on doit reconstruire est un monde décarboné vers lequel on avance tous ensemble. Cela ne sert à rien de vouloir tout interdire. J'ai l'impression que certains veulent rejouer 1917 en oubliant où ça nous a menés. Il faut faire très attention. Arrêtons les ayatollahs de tribunes.

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