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Les tics de langage, ces petits mots-moteurs

« C’est une contre-vérité », « impacté », « juste insupportable », « il est clair que... », « c’est évident », « pour clôturer », «c’est du pur bonheur»... les hommes politiques sont les premiers maniaques des tics de langage. Ecoutez bien : pas une phrase sans au moins un tic. Mais nous sommes tous atteints par cette maladie. Combien de « j’veux dire » « finalement », « hallucinant » ou « grave ». Pourquoi avons-nous besoin de ces petits mots-moteurs ?

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C’est étrange, tout de même, tous ces petits mots qui prolifèrent dans nos phrases. Est-ce que ces manies ont toujours existé ?
_ Cela ne date pas d’hier. Balzac se plaignait de nos tics verbaux, mais sans doute ont-ils toujours existé. Les romains et les grecs devaient avoir les leurs...qui ne sont parvenus jusqu’à nous. Ce qui est sûr, c’est que ces petits parasites linguistiques prospèrent avec les médias, internet, télé et...radio : en effet, le silence à l’antenne est un péché capital, il est impensable . D’où tous ces petits mots qui viennent, non seulement soutenir le discours, comme autant de petites béquilles, de petits points d’appuis qui permettent de reprendre pied si on ne sait plus trop où l’on en est, mais encore ils viennent combler les vides, les blancs.

Socialement, ces tics auraient aussi une fonction...
_ Oui, ils servent de signal de reconnaissance sociale et générationnelle. Si nous, les adultes, nous observons bien, nous utilisons certains mots jamais prononcés par les adolescents ou les jeunes . Par exemple, le fameux « ça gère » des adolescents qui signifie « c’est formidable », n’est jamais prononcé par les adultes, pas plus que « je suis vénère ». A l’inverse, le fréquent « c’est surréaliste » de notre génération n’existe tout simplement pas chez les jeunes générations...qui ne doivent d’ailleurs pas très bien savoir à quoi ce mot renvoie.

Mais sommes-nous vraiment en train de communiquer lorsque nous employons nos fameux tics ?
C’est tout le problème. Pour le psychaiatre Yves Prigent, le tic est un mot paresseux, qui nous permet de nous retrancher derrière des barricades verbales, dépourvues de signification, et qui évitent le véritable échange, celui dans lequel de vraies paroles sont prononcées. Ces mots nous servent à dissimuler nos émotions, nos opinions.
Par exemple, dire « je stresse » permet d’en rester à un contenu très vague, là où la langue permet de préciser : je suis angoissée, je suis triste, j’ai peur, j’ai du chagrin. Vous voyez que sous ce mot-fourre-tout se cachent des notions plus subtiles et plus précises. A force de recourir à ce type de cliché, nous appauvrissons notre vocabulaire et donc notre pensée, et notre communication avec les autres...

Est-ce que le tic employé par tout le monde, comme « je veux dire » et le tic involontaire ont la même signification ?
_ Non, vous vous en doutez bien. Autant le premier n’est qu’une scorie de notre époque, autant l’autre peut presque s’apparenter à un lapsus. En tout cas, il en dit beaucoup plus long sur nous que nous ne voudrions parfois. Ainsi, démarrer toutes ses phrases par « c’est vrai que.. ; » suggère un manque de confiance en soi, sinon, pourquoi éprouver tant le besoin de réaffirmer la vérité de sa parole ? En tout cas, les tics de ce genre sont un matériau formidable pour les psychanalystes et leurs analysants. Le psychanalyste Jean-Pierre Winter explique que dire « c’est clair » peut aussi bien faire référence à la recherche de clarté dans sa propre histoire que d’une personne de son entourage prénommée Claire.

Est-ce qu’on peut se débarrasser d’un tic ?
_ Difficile, mais pas impossible. Le meilleur moyen , pour Yves Prigent, consiste à utiliser le plus possible le mot exact pour exprimer une idée, d’utiliser les synonymes, et de tenter d’élaguer les mots parasites de nos phrases au moins une fois par semaine. Par exemple, dire non, sans rien ajouter derrière, pas de « pas du tout » ou « d’absolument pas ». Faites le test, pour voir...et vous vous apercevrez à quel point notre conversation est émaillée de ces tics qui ne servent à rien...

Deux livres :

  • Débandade dans la blablasphère d’Yves Prigent, Calligrammes 2011-

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