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La prison sans barreaux de Pierre Botton

Ancien détenu, Pierre Botton a imaginé son projet de prison en pensant à ses 20 mois en cellule. La première pierre devrait être posée dans le petit village de Saint-Julien-sur-Suran, dans le Jura. Le conseil municipal a voté pour ce projet innovant, même si les habitants se sont prononcés contre, à 54%. Aujourd'hui, des surveillants de prison vont aussi manifester à Lons-le-Saulnier contre ce projet de prison "ouverte".

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Une prison sans barreaux. Avec des cellules individuelles de 10 mètres carré
chacune, dans des petits chalets de bois, entourés d'un double grillage, au
loin. Aucun mirador. Pas de mitard. L'établissement pourra accueillir 120 détenus, tous condamnés pour la première
fois, pour des peines courtes, de moins de cinq ans. Aucun auteur de
crime sexuel ou de sang.

Dans cette prison expérimentale, chaque détenu entrera librement dans sa
cellule, imagine Pierre Botton, l'ex-homme d'affaires emprisonné
pendant plus de 600 jours dans les années 90, pour abus de biens sociaux.
L'homme est ressorti meurtri de ses 20 mois en cellule, baladé de maison d'arrêt
en maison d'arrêt. Depuis sa libération, il a monté une association, Les prisons du coeur. Et
il se bat pour changer le visage des prisons françaises.

"Privation
de liberté, pas de sexualité"

Sa prison pilote, il voudrait l'appeler Charles-Roche, du nom du surveillant qui lui avait sauvé la vie un soir
de Noël, un soir de déprime.

Cette prison ressemblera un peu à un village.
Avec une place, des arbres, des salles de sport, d'études, une bibliothèque, une
salle de télévision commune à tous. Pour que les détenus ne soient pas isolés
dans leurs cellules. Etre obligés de vivre ensemble, de s'accorder ensemble,
pour mieux préparer la sortie. Dans sa prison, Pierre Botton a laissé une grande
place aux unités de vie familiale car, dit-il, "la peine c'est la privation
de liberté, pas la privation de sexualité
".

"Vous avez une entrée pour les détenus, et une autre pour les
familles, avec un manège. Parce que c'est une chose dont moi j'ai souffert. Je
ne voulais pas que mes enfants soient marqués par les grilles, les bruits. Ça
marque un gosse
."

"Le but est d'éviter que celui qui
a volé un oeuf vole un boeuf"

La grande innovation dans ce village-prison,
c'est aussi et surtout, juste à côté des cellules, un centre commercial, où les
détenus pourront travailler, au contact de clients venus de l'extérieur.
L'objectif prioritaire est de réussir la réinsertion. Hazis Vardar, le patron du théâtre parisien Le
Palace,
est l'un des chefs d'entreprise engagés aux côtés de Pierre Botton
pour la réinsertion des détenus. "Pour moi, le but est d'éviter que celui qui
a volé un oeuf vole un boeuf".
 Et "l'idéal c'est d'avoir
une carotte, se dire : si t'as la formation, tu peux te retrouver à bosser dans
un théâtre, et ton avenir n'est pas terminé quand tu sors
".

Le modèle corse

Ce projet de prison "ouverte" est désormais soutenu par le Ministère de la
Justice, qui estime que philosophiquement, la prison Botton peut être un modèle
d'avenir, en tout cas pour les détenus condamnés à de courtes peines, qui n'ont
pas besoin de miradors pour purger leurs peines. Le contrôleur général des lieux
de privation de liberté insiste lui aussi sur les points positifs de ce type de
prison ouverte. Il note au passage qu'il en existe une depuis plus de vingt ans,
en Corse, à Casabiende, pour les longues peines et les condamnés sexuels. Les
détenus de Casabiende travaillent avec des bêtes, sur des exploitations
agricoles. Ils sont libres dans leur prison à ciel ouvert. "Personne ne
s'évade
", précise Jean-Marie Delarue. Il ajoute, à propos de la prison Botton,
qui divise le petit village de Saint-Julien-sur-Suran, dans le Jura : "Je
crois même qu'il y a moins de danger à faire des prisons qui assureront la
réinsertion, qu'à faire des prisons sans âme, des 'usines à captivité', où les
gens se durçiront et représenteront un danger en sortant
".

"La prison n'enferme pas que des odieux criminels. La personne qui a fait
deux excès de vitesse consécutifs n'est pas dangereuse pour les gens qui
habitent à proximité" - Jean-Marie Delarue

Mais dans l'administration pénitentiaire, le
projet inquiète. "Ce qui nous heurte c'est la méthodologie qui
consiste à permettre à une personne privée d'être à l'initiative d'un
établissement pénitentiaire
", explique Boris Targe, directeur de la prison
de Nantes, et secrétaire national du syndicat national des directeurs
pénitentiaires. Le principal syndicat de
surveillants de prison, l'UFAP, doit manifester aujourd'hui contre cette prison
expérimentale, évaluée à 10 millions d'euros.

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