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Le monde d'Elodie. Olivia Ruiz : "Petite fille d'immigrés espagnols, j'ai eu un besoin fort de m'enraciner"

L'auteure-compositrice-interprète publie un premier roman, "La Commode aux tiroirs de couleurs", inspiré de ses grands parents, immigrés de la guerre d'Espagne

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Olivia Ruiz lors des Francofolies de New-York en septembre 2013
Olivia Ruiz lors des Francofolies de New-York en septembre 2013 (DAVE KOTINSKY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Elodie Suigo : Olivia Ruiz, Auteure-compositrice-interprète, actrice, réalisatrice et maintenant romancière, avec un premier roman qui s’appelle La commode aux tiroirs de couleurs, aux éditions Lattès. Livre tiré à 80 000 exemplaires pour une première parution… Nouveau tournant dans une vie très axée musique, vous allez bientôt fêter vos 20 ans de carrière. Besoin d’écrire pour avancer ?  

Olivia Ruiz : Besoin d’écrire pour tenir bon. C’est un super refuge pour s’inventer les choses qui peuvent nous manquer dans notre vie. J’ai un besoin fort de m’enraciner, que je ne pouvais pas trouver par le biais de la parole de mes ancêtres. C’était une façon de me faire ce petit cocon rassurant, qu’on a quand on sait d’où on vient. 

Ce roman très autobiographique sur vos origines espagnoles… 

Oui, je suis petite fille d’immigrés espagnols. Oui, j’ai une grand-mère qui s’appelle Rita, mais c’est presque tout ce qu’il en reste, justement. J’aurais tellement aimé que ce soit autobiographique ! J’aurais tellement aimé pouvoir raconter leur histoire. Sauf que je ne la connais pas. Donc, avec les parfums et l’émotion que je connais, des femmes qui m’entourent et qui sont absolument géniales et celle des films que j’ai aimés, d’Almodovar ou d’Iñárritu, on peut dire que j’en ai fait une petite synthèse, pour en faire ce qui finalement se retrouve être une véritable fiction. Exemple assez flagrant, ma maman, quand elle a fini de le lire, elle m’a dit : "Mais ça ne parle pas du tout de nous !" Et moi je lui ai répondu : "Et tu sais quoi de nous ?" Elle m’a répondu "Rien" ! "Et voilà, comment aurais-je pu parler de tes parents et tes beaux-parents sans matière, alors que j’en ai trouvé plein, pour le coup, dans les témoignages documentaires ou littéraires ?" 

Vous vous mettez à nu dans ce roman. Ce sont vos émotions, c’est le sang qui coule dans vos veines. Je crois qu’on ne vous a jamais aussi bien percée qu’à travers ses lignes. Vous parlez évidemment de l’Abuela : que vous a-t-elle transmis, cette grand-mère ? 

L’amour de faire la cuisine. Le sens du travail. C’est vrai qu’il y a beaucoup de cette notion là qui était ancrée. C’était des gens qui était cheminots, viticulteurs, ouvriers agricoles. Des gens avec un lien très joli à la terre. Moi, j’ai vu mon grand-père chasser mais il ne tuait jamais un animal gratuitement. Des petites valeurs toutes simples, mais en même temps essentielles… 

C’est d’abord aussi un roman sur l’exil, Olivia. On ne l'a pas raconté, mais ce titre est très révélateur : cette "commode aux tiroirs de couleurs", c’est tout simplement une commode qui vous vient de votre grand-mère, avec tout le symbole que ça peut représenter : dans chacun des tiroirs, il y a une partie de votre histoire commune, de l’histoire familiale. C’est écrit comme un scénario. On ressent Marseillette, dans l’Aude, ce petit village dans lequel vous avez grandi... 

Effectivement c’est autobiographique et c’est le village où j’ai grandi, dans un café. J’écris par images, c’est une nécessité. J’ai besoin de choses très concrètes, je suis très intuitive, je suis sur des choses sensorielles et souvent, l’image est plus parlante. Je pars d’une image pour écrire, c’est aussi dans ma culture parce que les poètes que j’ai pu aimer, que j’aime encore d’ailleurs, ils procèdent ainsi. 

De la Star Academy à "Bouche cousue", en passant par "La Mécanique du cœur", "La Femme chocolat", "Miss Météore"... La danse, le cinéma... ça vous apporte quoi l’écriture ? 

Je m’ennuie vite alors je suis obligée d’aller m’alimenter de choses différentes. Je suis une challengeuse. Si je ne me mets pas une montagne à gravir demain, je m’ennuie, je me sens inutile. 

Le nom de scène que vous portez, Ruiz, c’est un énorme clin d’œil à cette transmission. En 2005, vous avez d’ailleurs sorti la chanson "Je traîne des pieds", qui était vraiment inspirée de cette famille. Vous vous êtes battue contre votre réussite et son illégitimité. Est-ce que ce livre vous permet de soigner tout ça ? Aujourd’hui vous avez la double nationalité, vous êtes franco-espagnole. Ces racines là sont-elles définitivement intégrées ? 

J’ai l’impression que le chemin va être hyper long et que justement, ce sentiment de ne pas en faire assez, ce sentiment perpétuel d’illégitimité, je pense qu’il ne m’appartient pas. Il est probablement à attribuer à la marque qui reste dans mes gènes de l’exil de mes grands-parents. Donc je crois que ce livre va me permettre de juste me dire qu’il faut que je trimbale ça comme une fierté. Pour nous, pour vous et moi, petits-enfants d’immigrés de la guerre d’Espagne, ça peut être un extraordinaire moteur aussi. Et d’ailleurs, peut-être que justement, c’est ça qui a fait que je suis là où j’en suis. Si je n’avais pas eu ce sentiment perpétuel de devoir en faire plus pour mériter quelque chose, peut-être que je n’aurais pas fait autant de choses. Je pense que surtout, je dois apprendre à voir ça comme un cadeau plutôt que comme un boulet à la cheville ! 

Le livre s’appelle "La Commode aux tiroirs de couleurs", il est sorti aux éditions Jean-Claude Lattès.

Olivia Ruiz lors des Francofolies de New-York en septembre 2013
Olivia Ruiz lors des Francofolies de New-York en septembre 2013 (DAVE KOTINSKY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)