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Le monde d'Elodie. Ingrid Betancourt : "Nous pouvons continuer à être très cons ou changer drastiquement de comportement"

La franco-colombienne, ancienne otage des FARC, appelle à changer nos modes de production et de consommation, pour changer la donne et sauver le monde.

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Ingrid Betancourt à Bogota (Colombie), le 6 mai 2016
Ingrid Betancourt à Bogota (Colombie), le 6 mai 2016 (LEONARDO MUNOZ / EFE / AFP)

Elodie Suigo : Votre nom résonne dans le cœur de tous les Français puisque vous êtes franco-colombienne, ex femme politique candidate à la présidentielle en 2002, enlève par la guérilla des FARC et maintenue en captivité pendant plus de six dans la jungle amazonienne, comment vivez-vous ce confinement ?

Ingrid Betancourt : c’est extraordinaire parce que j’ai eu au départ des réactions, des réflexes que j’avais développés en captivité dans la jungle. Mais je trouve que ça m’aide, parce qu’il y a des ressources dans lesquelles je peux puiser. Par exemple, une fois que j’étais dans mon confinement, en totale solitude, je n’ai pas réussi à être avec ma famille, je me suis retrouvée chez moi, toute seule, je me suis suis dit qu’il fallait que je mette en place une routine, un contrôle du temps, je crois que c’est très très important quand on est confiné comme ça, il faut avoir une série d’activités qui se suivent, avec des temps très précis pour pouvoir regarder la journée avec une sensation de plénitude et de réussir à faire quelques chose, à se sentir utile et que le temps qui passe est bien investit. Ça donne une autre sensation au confinement. ça a été mon premier truc. Et l’autre, c’était vraiment une chose que je faisais dans la jungle, parce qu’on était enchainé physiquement et donc l’espace de mouvance était très très limité. Et ce que je faisais, pour me donner un petit peu la sensation  de mouvement dans l’espace, c’est que toutes les activités que j’avais pendant la journée, je les faisais dans des espaces différents, c’est à dire que le diamètre de la chaîne me donnait la possibilité de manger à un endroit, de bouger pour faire des exercices à un autre, de lire, ce qui était vraiment psychologique parce que l’endroit était vraiment le même. Et ici, chez moi, je fais la même chose, je fais très attention de ne pas rester sur le lit, près du lit pendant la journée. Que ce soit vraiment l’espace de repos du soir, je fais des méditations ailleurs, je déjeune et dîne ailleurs et ainsi de suite. Donc, ça a facilité le retour à une chose que j’avais apprise.

Il y a une privation de liberté qui est très présente et quand Emmanuel Macron a parlé il a prononcé le mot de guerre...

 Oui, mais je l’ai trouvé juste. Je sais que pour certains c’est quelque chose de violent, mais il y a une violence dans ce que nous vivons. Je crois qu’aussi c’est une guerre dans le sens où nous avons tous besoin les uns des autres, notre vie dépend des autres ; c’est vraiment quelque chose de collectif et d’ailleurs, Elodie, dans ce que j’observe, je suis très étonnée de la discipline et du sens civique que nous avons tous.

Vous avez été une femme politique, très engagée, beaucoup de choses sont en train de changer du point de vue écologique, est-ce que cela vous donne envie de vous relancer dans la politique de faire avancer certaines choses ?

Oui, tout à fait. Probablement de façon différente avec une politique différente. La leçon que je tire de cette expérience que nous vivons, c’est que, lorsqu’il y a un leader, avec une très très bonne raison, on peut changer de comportement dans l’instant. Si nous appliquons la discipline que nous avons eue pour nous protéger tous de ce virus, ennemi invisible qui nous attaque, tous, les gens que nous aimons, c’est presque virtuel, mais nous voyons bien les conséquences puisque nous voyons les morgues qui sont pleines et qu’il y a vraiment une prise de conscience sur le danger que nous vivons hé bien cette prise de conscience doit être celle de l’environnement. Nous n’avons plus le droit de vivre inconsciemment sans regarder l’impact de nos décisions économique, de consommation, de vie, sur la planète. C’est le moment de répondre à l’appel de la jeunesse.

Vous aspirez à devenir leader pour défendre une meilleure consommation, une meilleure production ?

J’aimerais beaucoup le faire. Regardez les changements que nous avons fait en quelques semaines : comment les entreprises sont passées de, produire des produits de luxe à des masques dont nous avons besoin pour nos hôpitaux et nos soignants. Ça a été une décision du cœur et une décision qui a un impact économique, qui a sauvé aussi des emplois, mais ça a été très très vite fait. Dans la même logique, nous pouvons changer la façon dont nous emballons nos produits. Regardez, quand on fait nos courses, la moitié de ce que nous achetons s’en va à la poubelle !

Pour finir, Ingrid Betancourt, comment imaginez-vous l’après et quel est votre premier souhait ?

C’est un carrefour. Nous pouvons continuer à être collectivement très cons ou nous pouvons passer à une autre conscience collective et changer drastiquement de comportement. Et je crois que c’est ce que nous tous nous voulons. Mon rêve, c’est que nous faisions la transition vers un monde humanisé, un monde dans lequel le système est garant de la protection de l’humanité de chacun de nous.

Ingrid Betancourt à Bogota (Colombie), le 6 mai 2016
Ingrid Betancourt à Bogota (Colombie), le 6 mai 2016 (LEONARDO MUNOZ / EFE / AFP)