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Le monde d'Elodie. Arnaud Montebourg : "Nous allons devoir réapprendre le Made in France"

L'ancien ministre du redressement productif et de l'économie de François Hollande déplore l'abandon de notre appareil productif et prédit des jours très sombres.

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Arnaud Montebourg, ancien ministre du redressement productif et de l\'Economie, aujourd\'hui chef d\'enreprises équitables. 
Arnaud Montebourg, ancien ministre du redressement productif et de l'Economie, aujourd'hui chef d'enreprises équitables.  (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Elodie Suigo : Arnaud Montebourg, vous avez été le ministre du redressement productif et de l’économie de François Hollande, de mai 2012 à août 2014, aujourd’hui vous êtes entrepreneur, chef de trois entreprises équitables, dans la production de miel, d’amandes et de glace bio. C’est une autre façon de défendre le Made in France...

 Arnaud Montebourg : prôner peut-être pas, mais montrer que non seulement ça marche mais en plus ça créée des emplois, ça satisfait un consommateur désireux de plus en plus de consommer au plus près de l’endroit où il se trouve. Cela permet aussi de partager la valeur avec le producteur ; l’agriculture française est le seul secteur où on s’est habitué à ce que l’agriculteur travaille gratuitement, ce qui est absolument scandaleux ! C’est retrouver finalement le sens de la relation entre le producteur et le consommateur qui est au cœur de l’esprit du Made in France.

 La pandémie a dévoilé une France dans l’incapacité de produire des masques, des tests de dépistage, des respirateurs, ça vient d’où et quelle leçon le pays doit il en tirer ?

C’est l’abandon par des générations de classes dirigeantes de l’industrie. On a considéré qu’il valait mieux acheter et économiser quelques centimes sur chaque produit en Chine, plutôt que de produire en France un tout petit peu plus cher. Donc nous avons abandonné notre industrie, y compris pharmaceutique, qui a été démantelée, délocalisée et maintenant nous découvrons que nous sommes à court de médicaments, que les bases du paracétamol sont en Inde et en Chine et on rationne les Français en Doliprane, il faut quand même le faire ! On observe d’ailleurs que, a contrario, l’Allemagne qui elle, a toujours conservé un appareil industriel en état de marche, l’a fait fonctionner et soutenu, financé, entretenu ; elle a refusé, même, de voir des entreprises faire faillite, à l’époque, quand nous, nous les fermions en série, c’était toute l’épreuve du redressement productif, que j’ai connu quand j’étais à  Bercy. Et bien l’Allemagne, elle, a réussi à constituer des capacités de production indépendantes donc en vérité la question de l’indépendance économique, technologique, industrielle est une question très importante à laquelle il va falloir s’atteler. C’est l’esprit du Made in France d’ailleurs : la commande publique ; nous dépensons pour les hôpitaux, les collectivités locales, l’Etat, les préfectures...  en comptes d’entités publiques, 100 milliards d’euros par an. On n’a jamais été capables de faire comme les Allemands et les Italiens, de dédier cet argent à soutenir un appareil productif prospère en France. Jamais. Donc on est, je crois, insuffisamment patriotes dans notre état d’esprit, dans nos pratiques et c’est ça qu’il va falloir réapprendre.

Qu’est-ce qui nous attend en plus du danger du virus ? Un appauvrissement général, plus d chômage, un avenir en panne pour nos enfants ?

D’abord là, on va perdre 10% de la richesse nationale. Donc tous les apôtres de la décroissance vont voir ce que c’est ! Des gens qui n’ont plus de revenus, faillites qui vont s’enchaîner, des entreprises sur le carreau et des gens qui vont perdre leur travail. On va se retrouver avec des entreprises qui auront du chiffre d’affaires en moins et des charges qui resteront les mêmes et bien, les entreprises vont être obligées d’ajuster et d’équilibrer leurs comptes, sinon elles vont disparaître et elles vont fabriquer des chômeurs en série. Donc on est partis là pour une sorte d’infarctus, de coma de l’économie pendant presque deux mois et nous allons avoir un appauvrissement considérable du pays. Et c’est bien tout le problème, c’est que, en plus, comme c’est l’Etat qui va être obligé de pourvoir au fonctionnement de l’économie, en redistribuant les revenus qui font défaut, c’est l’Etat qui va accumuler de la dette publique, mais on ne sait pas comment on va pouvoir la rembourser parce qu’elle va être excessive et insoutenable. Et ce sera le cas pour la quasi totalité des pays européens. Et donc ce sont ces questions là qui doivent faire l’objet de propositions politiques assez audacieuses si on veut sortir d’une façon forte en Europe de cette épreuve, qui est une épreuve humaine, collective aussi et économique de long cours.

Selon vous, Emmanuel Macron et son gouvernement sont ils à la hauteur de la situation ?

Je pense que les Français peuvent se rendre compte par eux-mêmes de l’état de désorganisation, de pagaille, d’imprévoyance, pour ne pas dire de désinvolture dans laquelle toutes ces décisions ont été prises. Donc, moi, je n’ai pas de réquisitoire à formuler, je ne suis pas  le mieux placé pour ça, mais, comme tous les Français, j’ai cette opinion, qui n’est pas une opinion politique de la situation. J’observe dans de nombreux pays, la Corée du Sud, Taïwan, même l’Allemagne, il y a des résultats beaucoup plus convaincants, donc il faudra quand même en tirer quelques leçons.

 A titre personnel, où vivez-vous ce confinement et comment ça se passe en tant que chef d’entreprise ?

Je suis en Saône et Loire, tout près d’ailleurs des entreprises que j’ai crées. J’ai dû prendre une décision qui n’est pas facile, celle de mettre au chômage partiel les premiers employés que j’ai embauché chez Bleu Blanc Ruche, parce que nous avons perdu à peu près la moitié du chiffre d’affaire. J’ai demandé les reports des prélèvements URSSAF et de cotisations, parce qu’on ne pourra pas les financer facilement. Je n’ai pas demandé le prêt garanti d’Etat parce qu’on ne sait pas comment on va pouvoir rembourser toutes ces dettes ! Cette question n’est absolument pas traitée par le ministère de l’économie. D’ailleurs si vous pouvez envoyer ce message à bon port, ce serait bien qu’il arrive ! Je ne sais pas comment l’entreprise que j’ai créée va pouvoir rembourser cette facilité de crédit qu’on nous donne. Donc j’ai décidé de ne pas la prendre. Je préfère me débrouiller tout seul.

Merci Arnaud Montebourg, ancien ministre du redressement productif puis de l’économie, de mai 2012 à août 2014. Merci d’avoir répondu aux auditeurs de franceinfo.

Arnaud Montebourg, ancien ministre du redressement productif et de l\'Economie, aujourd\'hui chef d\'enreprises équitables. 
Arnaud Montebourg, ancien ministre du redressement productif et de l'Economie, aujourd'hui chef d'enreprises équitables.  (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)