L'hommage d'Irène Jacob au cinéaste Krzysztof Kieślowski : "Tous ses films touchent le mystère d'une façon très quotidienne, très concrète"

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Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd’hui, la comédienne Irène Jacob.

Article rédigé par
Elodie Suigo - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
L'actrice Irène Jacob lors du Festival de Cannes (France) le 9 juillet 2021 (PIERRE TEYSSOT / MAXPPP)

Krzysztof Kieślowski aurait eu 80 ans cette année. Pour l'occasion, quatre de ses films ont été restaurés en 4K, pour le cinéma et une sortie en DVD, Blu-Ray en Ultra HD. Une rétrospective a lieu à la Cinémathèque de Paris jusqu'au 25 octobre prochain.

L'actrice Irène Jacob doit à Louis Malle sa première apparition au cinéma dans le film Au revoir les enfants (1987). Mais c'est grâce au réalisateur et scénariste polonais Krzysztof Kieślowski, décédé en 1996, qu'elle attire l'attention de la critique avec La double vie de Véronique en 1990 et Trois couleurs : Rouge en 1994.

franceinfo : Qui était Krzysztof Kieślowski ?

Irène Jacob : C'était un réalisateur polonais extraordinaire. Qui, je trouve, a su parler finalement à travers le temps et à travers les cultures. Pour moi, ça a été une rencontre exceptionnelle, quelqu'un qui savait vous regarder d'une telle façon... On se sentait tout d'un coup un peu porté par un questionnement, par une façon précise de regarder le monde, mais toujours pleine de tendresse, toujours très exigeante.

Il a réalisé beaucoup de documentaires, jusqu'en 1976, c'était vraiment le premier pan de sa vie, qui décrivait la société polonaise. Ensuite, il y a eu de longs métrages qui s'inscrivent dans le courant du cinéma de l'inquiétude morale, c'était ça surtout, Krzysztof Kieślowski ?

Oui. Il a commencé dans le documentaire au moment où il y avait la censure en Pologne. Il a dû empêcher certains de ses films de sortir pour ne pas porter préjudice à ses héros. Il s'est dit finalement : "Ce qui m'intéresse, c'est de rentrer vraiment dans l'intimité des gens et pour ça, il va falloir que je fasse de la fiction pour pouvoir avoir des acteurs et ne mettre personne en danger".

"Avec la censure polonaise, très vite, Krzysztof Kieślowski s'est rendu compte que, finalement, s'il approchait sa caméra de façon trop intime sur ses personnages, il pouvait les mettre en danger."

Irène Jacob

à franceinfo

Vous avez joué dans deux de ses films : La double vie de Véronique et puis Rouge. Est-ce que ça vous a fait grandir ?

Je crois que j'ai incarné ces personnages à ma façon, personnelle, mais je portais vraiment énormément de la maturité de ce metteur en scène dans ceux-là. J'étais traversé par des forces, je dirais même, par une beauté qui lui appartenait d'une certaine façon. Effectivement, cela m'a fait grandir de la même façon que mon premier rôle, dans Au revoir les enfants, avec Louis Malle. J'avais l'impression d'avoir à la caméra dix ans de plus de maturité que ce que j'avais encore. En fait, on porte les mots de quelqu'un avec notre jeunesse. C'est assez intéressant d'ailleurs comme cohabitation, d'avoir ces mots-là. On n'en est pas encore là, mais on trouve le courage de les dire parce que tout d'un coup, c'est la rencontre entre un metteur en scène qui a une certaine expérience et un jeune acteur qui les porte.

C'est vrai que c'est Louis Malle qui vous offre votre première apparition, une rencontre incroyable avec Au revoir les enfants. Un film devenu incontournable et culte aujourd'hui. Comment rentre le cinéma dans votre vie alors ?

Louis Malle cherchait une actrice qui sache jouer du piano et je savais en jouer. Il fallait jouer le Rondo Capriccioso de Camille Saint-Saëns. Je me suis toujours dit que c'était grâce au piano que j'étais rentrée finalement, haut, dans le cinéma. Je n'en revenais pas d'avoir la chance de tourner avec Louis Malle, j'avais vu Lacombe Lucien (1974). Il avait dit : "Je crois que je suis devenu réalisateur pour réaliser ce film", alors qu'il a fait tellement de films extraordinaires mais tout d'un coup, il osait faire ce film. C'était très personnel pour lui de faire ce film et Krzysztof Kieślowski a vu Au revoir les enfants. C'est comme ça que j'ai pu le rencontrer.

Pour moi, toutes les portes se sont ouvertes. C'est vrai que c'est bouleversant parce que ce sont des films qui continuent à vivre. Aujourd'hui, on voit encore Au revoir les enfants, les films de Krzysztof Kieślowski et je me dis, c'est offrir à ce réalisateur aujourd'hui, trente ans plus tard, une place au présent.

Les rôles qu'il vous a confiés ont changé votre vie ? Vous avez reçu le prix d'interprétation féminine à Cannes, vous n'aviez que 24 ans. Quand on a une telle confiance qui nous est donnée, c'est difficile derrière de trouver des rôles à cette hauteur.

Il y a des rôles qui peuvent être à la hauteur, mais ensuite, il y a des films qui passent le temps et les frontières d'une façon tout à fait particulière. On ne sait pas comment, ça arrive. J'aurais bien aimé travailler plus en France dans le cinéma. Ma vie est en France, mes enfants sont en France, mon mari.

"J'ai beaucoup travaillé au théâtre en France. J'aimerais travailler beaucoup plus avec le cinéma français."

Irène Jacob

à franceinfo

Vous avez des regrets du coup ?

J'ai des envies. Je souhaite y participer plus.

Votre papa était physicien, très loin du milieu du théâtre et pourtant, vous en avez été passionnée très vite. L'année de vos 18 ans, vous arrivez à Paris, après Genève.

J'ai toujours aimé jouer. Mon père était physicien et ça m'a beaucoup touchée de grandir à côté de l'accélérateur et cette idée qu'on est dans un monde infini. Il y a beaucoup de choses qu'on ne comprendra pas. C'était une approche d'ailleurs qu'avait beaucoup Krzysztof Kieślowski d'une certaine façon, cette approche aux mystères. Tous ses films touchent le mystère d'une façon très quotidienne et de façon très concrète. C'est justement ce que j'aimais bien.

Je crois que je l'ai reçu aussi en vivant à côté de l'accélérateur, le mystère est concret. L'infini fait partie de nous d'une certaine façon, mais j'avoue qu'il a fallu parler des sentiments, les dire, les exprimer, c'était tout ce que j'ai dû apprendre. Ça paraît bizarre parce que si on vient d'une famille qui s'exprime beaucoup, on a l'impression que c'est facile et que c'est normal, mais ça ne l'est pas forcément. C'est aussi quelque chose qui s'apprend, d'exprimer les choses, de les dire, de les ressentir, de sentir qu'on les ressent et de les assumer, d'en faire quelque chose.
De ma famille à la famille artistique, ça a été ça, le voyage.

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