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Education : le pavé dans la mare de Thomas Piketty

Dans une tribune parue dans le Monde, l'économiste Thomas Piketty dénonce la "ségrégation scolaire" et propose une solution assez radicale.  

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Thomas Piketty, en avril 2016.
Thomas Piketty, en avril 2016. (BERTRAND GUAY / AFP)

C'est l'histoire d'une tribune paru dans le journal Le Monde qui fait beaucoup de bruit. Son auteur, Thomas Piketty, est l’un des économistes français les plus connus dans le monde en raison de son travail sur les inégalités, notamment aux Etats-Unis. Cette fois, dans son texte, il dénonce ne autre forme d’inégalité, ce qu’il appelle l’incroyable ségrégation scolaire française. On savait aussi, c’est bien connu et documenté, que l’école en France qui a été pendant longtemps la fabrique de l’égalité républicaine, est devenue depuis plusieurs décennies une fabrique d’inégalités. C’est-à-dire que loin de réduire les inégalités, le système français, ultra-élitiste, les aggravent : ainsi chaque année c’est 250 000 jeunes qui sont éjectés du système scolaire.  

Une "extrême ségrégation sociale" 

L’étude de Piketty porte sur un point précis : celui de la mixité sociale. Et tout particulièrement à Paris, un cas absolument édifiant. Dans la capitale, où il y a 175 collèges, la quasi-totalité des enfants dit socialement "défavorisés" – c’est-à-dire dont les parents sont ouvriers, chômeurs, ou inactifs – sont dans les établissements publics. Ces enfants défavorisés représentent moins de 1% dans les établissements privés. C’est ce que Piketty nomme si les mots ont un sens "l’extrême ségrégation sociale". Le privé, dit Piketty, "pratique une exclusion sociale quasi-complète des classes sociales défavorisées".  Et compte tenu, en plus, du poids du privé, qui accueille déjà 30% des collégiens à Paris, et de l’angoisse parentale qui contribue au succès du privé, autant dire que cette ségrégation est là pour durer si rien n’est fait. Et c’est justement ce que dénonce l'économiste qui s’en prend à la passivité du gouvernement.  

Une solution mécanique assez brutale 

Face à ce constat, Thomas Piketty propose une solution mécanique, assez brutale, parce que ça ne bougera pas simplement avec des bons sentiments. Il propose d’imposer au privé, une procédure commune d’affectation des élèves, avec un système qui fasse en sorte que tous les collèges, publics ou privés, comptent entre 10 et 20%, ou une version plus douce, entre 5 et 25% d’élèves défavorisés. Il suggère d’imposer ainsi au privé une quote part d’enfants socialement défavorisés, de prendre donc des élèves qu’ils n’ont pas choisis. Thomas Piketty sait très bien que ça serait toucher à la sacro-sainte liberté de recrutement des établissements privé. Il dit qu’il entend déjà "les cris horrifiés des parents et des enseignants du privé". Il est vrai qu’on a eu des guerres scolaires pour moins que ça.

Ce que l'économiste pointe du doigt, c'est un problème crucial. Certains établissements sont devenus de véritables ghettos, avec parfois 60% d’enfants issus des milieux défavorisés. Certains vont juger sa proposition un peu brutale, un peu soviétique, vis-à-vis du privé. Mais y-en-a-t-il d’autres ? Jusqu’ici rien n’a vraiment marché. C’est donc une piste intéressante. Mais attention, cela ne règlerait pas tous les problèmes de l’école en France : il faudra aussi se demander vraiment pourquoi les parents qui le peuvent sont de plus en plus attirés par le privé pour scolariser leurs enfants : et là on touche à d’autres tabous sensibles, les absences des enseignants, pas toujours remplacés, les grèves parfois à répétition, les moyens mis à disposition. On le voit, c’est l’ensemble des problèmes de l’école qu’il faut traiter.

 

Thomas Piketty, en avril 2016.
Thomas Piketty, en avril 2016. (BERTRAND GUAY / AFP)