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"Ma vie a été volée" : les enfants, victimes oubliées des violences conjugales

En Seine-Saint-Denis, un "protocole féminicide" a été mis en place pour prendre en charge les enfants quand leur père a tué ou tenté de tuer leur mère.

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Dessin d\'un enfant suivi dans un centre d\'accueil d\'urgence, à La Courneuve.
Dessin d'un enfant suivi dans un centre d'accueil d'urgence, à La Courneuve. (GAELE JOLY / RADIO FRANCE)

En cette journée internationale de lutte contre les violences faite aux femmes, mercredi 25 novembre, la prise en charge des enfants de féminicides reste prioritaire, selon les associations. Ces violences font chaque année des dizaines d'orphelins. Selon les chiffres de la Fédération nationale solidarité femme (FNSF), 111 enfants ont perdu leur mère l'an passé, 76 déjà en 2020, et près de 700 en quatre ans, mais la plupart ne font l'objet d'aucun suivi. 

En Seine-Saint-Denis, un protocole unique en France prend en charge ces victimes. Direction le service pédiatrie de l'hôpital Robert-Ballanger à Aulnay-sous-Bois. C'est entre ces murs que les enfants sont hospitalisés quand leur père a tué ou tenté de tuer leur mère. Dans le jargon on parle du "protocole féminicide". Un sas de huit jours, 24 heures sur 24 pour gérer le traumatisme et aborder la suite car l'impact est comparable à celui des victimes de guerre.

La perte "de deux figures d'attachement"

Clémentine Rappaport, la cheffe du service de pédopsychiatrie les accompagne dans un moment "où les enfants sont souvent soit très agités, soit très tristes, où ils manifestent beaucoup de symptômes". Ces enfants "vont exprimer tout de suite l’absence de leur mère et de leur père puisqu’ils perdent les deux figures d’attachement avec la mère qui est morte, et le père qui est incarcéré, explique Clémentine Rappaport. Ils l’expriment beaucoup avec le jeu mais ce n'est pas jouer au sens de s’amuser, c’est jouer pour exprimer ce que l’enfant a à dire."

Je pense que ce sas de huit jours est vraiment important pour passer cette première période si douloureuse. Les traumatismes sont d’autant plus impactants sur le développement de l’enfant qu'il était petit.

Clémentine Rappaport

à franceinfo

En cinq ans, une trentaine d'enfants ont été pris en charge. Rachid Lamara lui n'a rien eu de tout ça. Il avait 5 ans quand son père a tué sa mère, à coup de couteau, en 1982. Aujourd'hui, il a 40 ans, et il a l'impression d'être passé à côté de sa vie. "La prise en charge d’un orphelin c’est tout de suite après, faut pas le lâcher, alerte-t-il. J’ai réussi à me marier. Je ne sais pas comment ça s’est fait. J’ai réussi aussi à avoir deux garçons mais rien de tout ça ne me faisait plaisir. C’est le bonheur d’avoir une femme, des enfants et un foyer mais rien n’avait de goût pour moi. Il y a toujours cette tache noire quelque part, ma vie a été volée."

"De belles victoires"

Au-delà des crimes, il y a les violences conjugales. En France ils sont plus de 4 millions d’enfants et d'adolescents à y être exposés. Là aussi le traumatisme est profond, mais des centres d'accueil d'urgence tentent d'y faire face comme celui à la Courneuve, toujours en Seine-Saint-Denis. "Dans ce bureau d’accueil vous avez des caméras en cas d’intrusion d’un père de famille ou d’un compagnon", explique Mariam Dembele. Elle gère ce centre d'accueil de l'amicale du Nid, crée en mars dernier pendant le premier confinement à la suite du Grenelle. À l'intérieur, 14 femmes et 27 enfants traumatisés comme Marie, âgée de 8 ans. Sa mère a du mal à en parler. "À l’école, ils ont dit que Marie a des problèmes de crise d’angoisse, elle m’a dit : 'Maman, toujours je pense à toi'", explique-t-elle avec la voix chevrotante.

"Quand elle est arrivée, Marie ne parlait pas et ne communiquait qu’avec sa Maman, raconte Mariam Dembele. Elles parlaient dans leur dialecte. On se posait la question de savoir si elles comprenaient le français. Mais finalement elles ont fini par s’ouvrir au monde extérieur. Marie joue avec d’autres enfants et s’exprime. C’est vraiment des belles victoires, on se dit maintenant que l’enfant se sent en sécurité et va se concentrer sur sa vie d’enfant." 

De témoin à co-victime

Mais il y a aussi ces enfants qui reproduisent les violences qui mordent qui tapent. Un véritable défi sans suffisamment de moyens. Pour l'infatigable militante féministe Ernestine Ronai de l'Observatoire des violences envers les femmes dans le 93, on a malgré tout avancé sur la question de l'enfant. Il est passé de témoin à co-victime des violences. "Cela a mis du temps puisque c’est seulement en 2018 que l'on a dit que, quand les enfants étaient présents au moment des faits de violences, c’était une circonstance aggravante", explique Ernestine Ronai. La reconnaissance de l’enfant comme co-victime implique pour son développement des soins quand il s'agit de violences graves. "On se rend compte à quel point les enfants sont marqués par ces violences", explique la militante féministe. 

Des enfants marqués mais qui peuvent s'en sortir. Ceux de l'hôpital Robert Ballanger ont connu l'enfer mais, aujourd'hui suivis une fois par mois, ils avancent. On vous dira même qu'ils vont bien ces petits.

Dessin d\'un enfant suivi dans un centre d\'accueil d\'urgence, à La Courneuve.
Dessin d'un enfant suivi dans un centre d'accueil d'urgence, à La Courneuve. (GAELE JOLY / RADIO FRANCE)