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Le sport, opium du peuple ou facteur de cohésion nationale ?

Après la victoire des bleus, cette semaine, le football apparaît "bien plus que du sport". Mais peut-on tout attendre du sport ? Et jusqu'à une solution miracle aux problèmes de la France aujourd'hui ? 

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Il y a deux semaines, dans
cette chronique même, nous avions parlé  des
commémorations de l'armistice du 11 novembre
. Nous avions constaté
qu'il n'y avait plus que les pouvoirs publics pour élever administrativement les drapeaux français sur les bâtiments publics
le 11 novembre, parce que plus personne ne les brandissait
spontanément dans la rue.

Et bien, dans la nuit de
mardi à mercredi, lors du match retour des "barrages"
qualificatifs pour le Mondial, nous avons vu les drapeaux bleu blanc rouge
resurgir, partout, aux quatre coins de l'Hexagone.

Alors certes, la Fédération
française de football avait donné l'exemple, en plaçant
habilement, avant le coup d'envoi, sur chaque siège du Stade de
France, un petit drapeau français. Qui ont été largement utilisés.

Mais peu importe, la
victoire des Bleus a dépassé tous les plans de communication. Et
après le succès au Stade de France, l'équipe nationale, si
décriée jusque-là, a même entonnée - de façon improvisée
dit-on - la Marseillaise.

La raison du succès ? Avoir joué "en famille", et avoir joué "collectif", comme l'expliquent ce matin certains joueurs dans le Journal du Dimanche .

Le président François Hollande, qui
avait tenu à assister au match (contre l'avis de ses conseillers), a eu, comme on dit, "le nez creux", car il a pu
récupérer les bénéfices de sa présence inattendue, saluant les
vainqueurs et multipliant les allusions sur sa propre
situation... Il s'est identifié au rôle du sélectionneur
et a recommandé de ne pas oublier de saluer le travail de... "l'entraineur".

 

Le

sport, une sorte de catalyseur national pour recréer de la
bonne humeur collective ?

Le football –
en particulier quand il est à son meilleur – est "bien
plus que du sport", pour reprendre le titre d'un livre du géopolitologue
Pascal Boniface. C'est un rituel national.  Le président de la
fédération française de football y est allé, lui aussi, de son couplet positif : il a affirmé cette semaine que "notre pays
est un peu en difficulté morale" et que "cette
qualification pour le Mondial au Brésil faisait plaisir à toute la
France qui se sent regonflée".

Un seul match et le
moral des Français serait regonflé ! Les fractures sociales
de notre pays, ses fractures territoriales, se seraient évanouies ?
Plus de Fractures françaises  - pour reprendre le titre d'un livre réédité cette semaine en poche !

Depuis des mois (au
moins depuis 2010 et la grève lors du mondial), les Français
adoraient détester leur équipe de France, comme ils adorent en ce
moment détester leur gouvernement, leurs fonctionnaires, leurs
médias et, au fond, leur pays. Il y a une "mélancolie
française" actuellement qui ne s'explique pas facilement.

Et en fait la politique, c'est comme le sport. Les Français
adorent l'un et l'autre. Ils sont prêts à vouer aux gémonies
leurs équipes et leurs leaders mais à se réconcilier tout aussi
vite avec eux pour peu qu'ils mouillent vraiment leur chemise (ou leur maillots).

C'est tout le calcul
de François Hollande – plus chiraquien que sarkozyste en l'espèce
–, qui mise sur le temps. Cette semaine, il a voulu coller à la
"culture de la gagne" à la française, incarnée par
Didier Deschamps.

Pourtant, il sait bien
qu'un match gagné ne suffira pas à redonner le moral aux
Français. Comment rebondir ?
Le président de la République sait que ses options se comptent sur
les doigts de la main : le remaniement avec changement ou pas de premier ministre ; un changement de politique ; ou encore
une improbable dissolution de l'Assemblée Nationale.

C'est assez proche
encore une fois du football où l'on peut changer d'équipe,
changer de sélectionneur ou changer de jeu. On ne sait pas si
aujourd'hui la politique est encore capable de remettre du baume au
cœur aux Français. Mais le sport oui. Mardi soir flottait une sorte de "feel good attitude", pour le dire en anglais : on se sentait bien.

Est-ce

vraiment nouveau ?

Non, bien sûr. On se
souvient de la victoire de la Coupe du monde en 1998. La foule
inédite sur les Champs Élysées, la fête dans chaque rue. Les
klaxons sans fin toute la nuit, les drapeaux
français partout dans toutes
les rues de la République, les cours Carnot et autres Canebière de notre pays.

 

Et même ceux qui
n'aiment pas particulièrement le football se sont retrouvés dans
les rues, joyeux, comme si ce match là les concernait. Au-delà
du sport, c'était une fierté nationale.

N'y a-t-il que le football qui compte ? Quid du Tour de France ?

Certains se souviennent encore du Tour de
France lorsqu'il était un événement national de tout premier
plan... André Leducq en 1930 :
on le surnommait alors le "Gavroche national" ; Anquetil, bien sûr,
dans l'étape Hyères-Toulon en 1964 ; En face, les pro-Poulidor, qui se mettent à espérer dans le Puy de Dôme, mais
Anquetil devance Poulidor de 14 secondes. Il ne portera jamais
le maillot jaune et sera l'éternel second.

Dans cette opposition
symbolique Anquetil/Poulidor, la France était divisée et comme
coupée en deux. Il y avait des fêtes
dans les tous les villages du parcours ; un engouement populaire
sur la route et, chaque jour, à l'arrivée. Le Tour de France
n'était plus une course comme une autre. Il devenait ce que les
historiens ont appelé un "objet du patrimoine national",
ou un "lieu de mémoire".

Aujourd'hui, le
dopage a probablement atténué cette dynamique collective du Tour de
France. Mais la communion existe encore parfois, dans le football,
dans le cyclisme, dans le tennis avec Roland Garros et bien sûr le
Rugby avec le "15 de
France", même si les Bleus – du Rugby cette fois
– n'ont pas donné le meilleur d'eux-mêmes hier soir avec une
défaite contre l'Afrique du Sud 10 à 19. Comme quoi la semaine
n'aura pas été un succès pour tous les bleus...

Alors faut-il se méfier d'être trop optimiste ?

Oui, sans doute il ne
faut pas tout attendre du sport. Lorsqu'on mise trop sur des
remèdes miracles pour régler les situations difficiles, on risque
d'être déçu.

L'équipe de France
reste impopulaire aux yeux des Français, selon un sondage publié
hier dans Le Parisien
. Et dans une chronique
du Figaro , également
cette semaine, le philosophe Luc Ferry soulignait qu'il y avait des
dangers dans un pays comme le nôtre à ce que "l'Etat soit
faible et les passions fortes".

La passion, un peu
excessive, que l'on a témoigné cette semaine pour la
qualification des bleus ne doit pas nous aveugler. Un match, aussi
réussit soit-il, ne peut pas, à lui seul, atténuer la morosité ambiante, adoucir la mélancolie française.

Plus inquiétant
encore : il y a en France une tentation qui consiste à idéologiser
le sport. A droite comme à gauche. A droite, des
intellectuels comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut s'en sont
faits une spécialité, y compris en dénonçant une équipe de
France non pas "bleu-blanc-rouge" mais "black-black-black".

A gauche aussi, on a sa
façon d'ironiser. On se souvient des propos de Jean-Luc Mélenchon
en 2010 qui avait dénoncé le prix des chambres d'hôtel des Bleus
et reproché au football d'être un "opium du peuple".

Alors, plutôt que de voir
l'équipe de France comme une solution miracle aux problèmes de la
France, ou de trop l'idéologiser, peut-être faut-il la voir à
l'image de ce que devient notre pays : une équipe qui peut
encore nous faire rêver, un symbole de diversité, mais aussi une
nécessité de garder les pieds sur terre et, donc, de
retrousser ses manches pour espérer pouvoir rester dans le peloton
de tête des grands pays et pouvoir, encore, "gagner".

 

* Bibliographie :

  • Pascal Boniface et Denis
    Masseglia, Le Sport, c'est bien plus que du
    sport
    , éd. Gawsewitch, 2013

  • Pascal Boniface, Sport
    et géopolitique : Une décennie de chroniques, éditions du
    Cygne
    (à paraître en janvier)

  • Christophe Guilluy,
    Fractures françaises , Flammarion, 2013

  • Georges Vigarello, "Le
    Tour de France", in Les Lieux de
    mémoire
    (dir. Pierre Nora), tome 3, Gallimard, 1997

 

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