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Féministes, elles n'attendent pas une femme à l'Elysée mais du concret

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Au Planning familial d'Orléans, Christine et Sarah, deux militantes féministes, racontent qu'elles sont aussi politisées que frustrées par l'offre politique. En 2012, chacune envisage de voter blanc.
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Radio France
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Quand
Sarah a mis un premier pied au Planning familial d'Orléans il y a sept
ans, c'était pour y faire un stage. Ce sera finalement son tout premier
emploi. Après le bac, la jeune femme au physique de basketteuse avait
entamé un cursus pour devenir travailleur social, mais n'imaginait pas
"faire ce métier sans militer ". La politique, le syndicalisme ? Elle
n'y trouvait pas son compte. Cela sera donc le féminisme. C'est-à-dire,
de l'énergie et du temps investis d'abord comme bénévole sur les trois
sites du Planning qui accueille 3500 femmes par an à Orléans. Puis, au
bout de trois ans, un poste de conseillère familiale et conjugale.
 

Sarah accueille, accompagne des femmes dans une IVG médicamenteuse en dessous de cinq semaines de grossesse.
Distribue gratuitement la pilule aux mineures, prépare toutes celles
qui sont hors délai vers la Hollande. Parfois, elle reçoit des pères
qui tiennent des discours pieux, des mères qui lui racontent leur
propre IVG. Elle passe aussi du temps dans les établissements scolaires
où elle croise des filles qui se bouchent les oreilles, arguant
qu'elles ne sont "pas des putes ". Le tout est financé en majorité par
un conseil général de droite présidé par un sénateur UMP depuis 1994

La
jeune femme date sans peine son besoin d'engagement: le 21 avril 2002. À l'époque, Sarah a seize ans, elle voit ses parents pleurer, en a
encore "des frissons " quand elle en parle : 

 "J'ai perçu à ce moment-là que moi j'avais une nécessité de m'engager
quelque part. Mais pas dans un parti : ça représentait peu de choses
pour moi. Je suis politique, mon métier est politique. Mais si vous
parlez au niveau des partis, je suis toujours aussi paumée. Pour moi,
la politique, ce n'est pas l'élection. Que sont ces candidats aux
présidentielles pour moi ? En quoi me représentent-ils ?"

Mariette Sineau,
directrice de recherches CNRS à Sciences-Po Paris (Cevipof) et invitée
de "Carte d'électeur" le 4 novembre, explique que les femmes sont
particulièrement défiantes vis-à-vis de la classe politique et
rechignent davantage à s'engager dans un parti. 

  

Le
genre est un critère électoral de moins en moins distinctif en France.
On a longtemps dit que la gent féminine versait plutôt à droite, or ce
n'est plus vrai depuis le milieu des années 70. En réalité, plus les
femmes ont étudié, travaillé, plus elles ont voté comme les hommes. A
l'exception de deux tranches d'âge toutefois : les moins de 24 ans
votaient davantage Royal que les jeunes hommes en 2007, et les plus de
65 ans davantage Sarkozy, explique Mariette Sineau.

Même
chez les féministes salariées et militantes au Planning, le choix de la
politique par le genre n'est en rien aussi mécanique qu'on pourrait le
croire. En 2007, Sarah avait choisi Besancenot, parce qu'elle se décrit
"de gauche " et ne boude pas un certain radicalisme.

Besancenot en 2007... blanc en 2012 ?

Depuis,
elle envisage de voter blanc. Une femme dans le casting de la prochaine
présidentielle n'y ferait rien : pas une seconde elle ne songe à voter
Eva Joly. D'ailleurs, les femmes politiques ne la convainquent pas : 

 "Je
trouve qu'elles copient les hommes. On n'a pas l'impression que ce sont
des femmes. Elles ne parlent pas en tant que femmes, elles parlent en
tant que personne politique. Moi je pars du principe que ce qu'on fait
en politique et l'engagement qu'on a, c'est à partir de l'histoire
qu'on a et de l'engagement qu'on peut défendre. Un homme et une femme,
dans notre société, n'est pas considéré de la même manière. C'est une
réalité."

Depuis
deux ans, Christine dirige le Planning qu'elle a contribué à faire
renaître de ses cendres en 1994 alors que les réseaux destinés aux
femmes s'étiolaient dans le Orléans cossu. Educatrice spécialisée de
métier, militante féministe depuis les années 70 à l'époque où la
politique et les droits de femmes allaient de pair, elle estime qu'on
caricature le féminisme.

Ancienne
militante communiste à l'époque du Programme commun de la gauche, elle
ne sait pas quel sera son vote en mai 2012. Mais exclue de voter Eva
Joly sous prétexte que c'est une femme. N'aurait pas forcément choisi
Marie-George Buffet plus facilement que Jean-Luc Mélenchon. Et cela,
même si le genre tient lieu d'ancre dans sa vie depuis plus de quarante
ans : 

 "Mon
vote est genré parce que je suis attentive au contenu des programmes, à
la place sur les listes, mais je ne vote pas sous prétexte que c'est
une femme : il y a quand même une question de compétence."

Ni
Mélenchon ni Joly : Christine aussi pourrait voter blanc en 2012. Elle
commence à en prendre l'habitude parce que les partis, gauche comprise,
ont "renoncé ". Manquent de courage pour détricoter, promettre (et
tenir) une mise à plat "de ces réformes néo-libérales ". Mais aussi pour
l'indigence des engagements sur la question des femmes.

Les partis absents sur les femmes

Christine
prend pourtant toutes pincettes pour dire sa désillusion. Oui, elle
"aime la politique ", garde toute prudence pour s'exprimer sur le sujet,
ne craint rien tant qu'une caricature qui lui ferait glisser vers le
"tous pourris ". Oui, elle continue à suivre la politique, parle
d'elle-même comme "une femme de gauche ", ne comprend pas qu'on puisse
devenir travailleur social aujourd'hui sans cocher la case militante.

Que manifester n'aille plus de soi, qu'il s'agisse des retraites ou de
l'immigration. Le conseil d'administration du Planning d'Orléans a voté
qu'on garde porte close les jours de grève, en payant malgré tout les
dix salariés. Pourtant, les partis l'ont déçue. En tant que militante PCF hier, en tant qu'électrice aujourd'hui : 

 "Les
partis politiques vont venir chercher les femmes parce qu'il en font
sur les listes puisque la loi les oblige maintenant. Mais je ne vois
pas la réelle volonté de prendre en compte les difficultés de leur vie,
quotidienne ou politique. Cette espèce de compromission sans vraiment
être convaincu que ça peut changer des choses dans l'organisation de
notre société me déçoit."

 

L'amertume des électrices en France

Mariette
Sineau confirme que les partis font aujourd'hui office de repoussoir
pour le corps électoral féminin. Ces femmes témoignent de leur amertume
à l'égard des appareils partisans. Et ce même si les lois sur la
parité, bien qu'imparfaites, ont contribué à légitimer les velléités
d'engagement chez les femmes : 

 "Les
partis ont tout fait pour détourner l'esprit de la loi, préférant avoir
des moins-values sur leurs dotations financières plutôt que de
présenter des femmes aux législatives. L'UMP paye chaque année 4
millions d'euros, et le PS, 500 000 euros, pour ne pas avoir présenté
assez de candidates."

Trente-cinq
ans séparent Sarah et Christine mais toutes deux s'interrogent : que
s'est-il passé pour que les nouveaux militants, les dernières
générations d'élues, et les électices de tous âges, qui représentent
pourtant 52% du corps électoral, n'exigent pas davantage de la
politique en matière d'égalité hommes-femmes ? Quand Sarah, qui élève
seule un enfant encore petit, dit autour d'elle qu'elle est féministe,
on se fout souvent d'elle - "C'est ringard, ça fait réac ". Christine se
demande si les pionnières n'ont pas raté quelque chose. Et retourne
bosser "entre cinquante et soixante heures par semaine " au planning -
officiellement, un mi-temps. 

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