Ségolène Royal, ambassadrice des pôles à temps partiel ?

Absente de nombreux rendez-vous diplomatiques, Ségolène Royal s’est vu reprocher d’être une ambassadrice peu investie dans sa mission. La cellule investigation de Radio France a examiné son agenda.

Ségolène Royal au forum Arctic Circle à Reykjavik (Islande), le 13 octobre 2017.
Ségolène Royal au forum Arctic Circle à Reykjavik (Islande), le 13 octobre 2017. (BIRGIR THOR HARDARSON / KJARNINN / MAXPPP)

"Est-il vrai que vous ne vous êtes jamais rendue au Conseil de l’Arctique ?
— C’est une fake news !"

Le 4 octobre dernier, sur le plateau de BFM TV, Ségolène Royal doit répondre à la polémique naissante sur ses supposées absences dans l’enceinte principale de discussion du dossier dont elle a la charge en tant qu’ambassadrice chargée de la négociation internationale pour les pôles Arctique et Antarctique. L’ex-ministre conteste en première intention mais termine en lâchant : "Je ne vais pas aux réunions auxquelles je ne suis pas utile si je puis être représentée."

Faut-il conclure que l’ambassadrice des pôles estime que sa présence au Conseil de l’Arctique n’est pas "utile" puisqu’elle ne s’est effectivement rendue à aucune de ses réunions depuis sa nomination en juillet 2017 ? Les feuilles de présence (disponibles en ligne) attestent qu’elle n’y est jamais venue.

>> Ses déplacements en province, la promotion de son livre, sa fondation : le mélange des genres de Ségolène Royal, ambassadrice des pôles

La comparaison avec son prédécesseur, Michel Rocard, qui a occupé son poste pendant sept ans, est frappante : l’ancien Premier ministre se rendait régulièrement à ces réunions, même s’il pestait contre le "strapontin" qu’y occupait la France. Seules les huit nations polaires y ont le droit à la parole, les autres devant se contenter d’un statut d’observateur. "C’est compliqué parce que la France ne peut pas de fait participer aux décisions politiques qui sont prises au sein du Conseil de l’Arctique, explique Camille Escudé, enseignante-chercheuse à Sciences Po, spécialiste des pôles. La présence de la France s'exprime vraiment dans les groupes de travail scientifiques du conseil où le Quai d’Orsay envoie des spécialistes de tel ou tel sujet en fonction des besoins."

Michel Rocard en Suède, en 2013
Michel Rocard en Suède, en 2013 (LE CERCLE POLAIRE)

Inutile, alors la présence d’un ambassadeur français au Conseil de l’Arctique ? "Non", estime un bon spécialiste du sujet qui a voulu rester anonyme, comme beaucoup de ceux que nous avons rencontrés. "La diplomatie, elle s’effectue aussi dans les couloirs, dans les rencontres qui se déroulent en parallèle des séances. Rocard l’avait bien compris, mais Ségolène Royal ne se déplace que si elle peut monter à la tribune", affirme cet interlocuteur.

L’ambassadrice chargée des pôles a ainsi privilégié d’autres forums, moins officiels, mais plus ouverts comme Arctic Circle, organisé par l’ancien président islandais Olafur Ragnar Grimsson, où elle s’est rendue trois fois. "Arctic Circle, c’est un mélange de Davos et de Woodstock à la fois, explique un habitué du Quai d’Orsay. Le charisme et le carnet d'adresse de Grimsson font venir beaucoup de monde. Ensuite, c'est l'auberge espagnole, tout le monde peut entrer, il y a de vrais experts, des experts improvisés, et au plan diplomatique, c'est complètement neutre. Il ne s'y dit pas grand-chose."

Une élue de Saint-Pierre-et-Miquelon écrit à Emmanuel Macron

Pour Camille Escudé, la fonction d’ambassadrice des pôles, occupée par Ségolène Royal est certainement un "job à plein temps". Pourtant, il n’est pas un secret que l’ex-ministre mène deux fonctions parallèles : diplomate d’un côté et femme politique de l’autre. Les inaugurations, les séances de dédicace, les activités de sa fondation Désirs d'avenir pour la planète font que Ségolène Royal ne semble pas pouvoir être une ambassadrice à plein temps.

Ces multiples activités agacent dans le petit monde arctique au point que la maire de Saint-Pierre (l'une des deux communes de Saint-Pierre-et-Miquelon) a adressé un courrier à Emmanuel Macron en février dernier. "Le poste d’ambassadeur de France pour l’Arctique et l’Antarctique doit être occupé à temps plein par un spécialiste (…), écrit Karine Claireaux. Je dis à plein temps car, depuis sa nomination en juillet 2017 (…) l’actuelle ambassadrice chargée des négociations polaires n’a siégé à aucune réunion du Conseil de l’Arctique." Manifestement agacée, l’ancienne sénatrice socialiste concluait : "Malgré mes demandes répétées et de longue date pour que Saint-Pierre-et-Miquelon constitue un pilier de la diplomatie arctique nationale, madame l’ambassadrice n’a pas davantage pris attache avec les acteurs de notre archipel – pas même à l’occasion de son déplacement en octobre 2018 dans la ville canadienne de Moncton, voisine de notre archipel." Ségolène Royal y était venue pour participer à un colloque sur l’immigration francophone.

Karine Claireaux, maire de Saint-Pierre, lors d\'une visite de François Hollande à Saint-Pierre-et-Miquelon, en décembre 2014.
Karine Claireaux, maire de Saint-Pierre, lors d'une visite de François Hollande à Saint-Pierre-et-Miquelon, en décembre 2014. (JEAN-CHRISTOPHE L'ESPAGNOL / AFP)

La lettre de Karine Claireaux a été transmise à Ségolène Royal, ce qui lui a valu un courrier en retour de l’ambassadrice qui dénonçait la "délation indigne" dont elle estimait faire l’objet. Ségolène Royal accompagnait son courrier d’un "agenda" recensant toutes les actions qu’elle avait menée depuis sa prise de fonction au Quai d’Orsay. L’examen attentif de ce document révèle une moyenne de quatre à cinq rendez-vous par mois, allant du simple coup de fil au déplacement à l’étranger.

Un forum en Islande et une vidéo en trois mois sur son agenda

L’ambassadrice paraît même peu active sur certaines périodes. D'octobre à décembre 2018, on recense deux "événements" : un déplacement en Islande pour participer au forum Arctic Circle et l’envoi d’un message vidéo de bienvenue pour une manifestation polaire en France. À cette période, Ségolène Royal était en pleine promotion de son dernier ouvrage, Ce que je peux enfin vous dire. Cette "tournée" a d'ailleurs donné lieu à une scène étonnante, le 6 février 2019, à la librairie Albertine à New York. La conseillère culturelle de l’ambassade introduit Ségolène Royal en ouverture de la conférence consacrée à son livre. La fonctionnaire du Quai d’Orsay déroule le curriculum vitae de l’auteure en égrenant les fonctions qu’elle a occupées au cours de sa carrière, mais elle oublie celle d’ambassadrice des pôles.

Extrait de l\'agenda de Ségolène Royal de 2018.
Extrait de l'agenda de Ségolène Royal de 2018. (DR)

L’agenda envoyé par Ségolène Royal recèle également quelques surprises. On y trouve des rendez-vous auxquels l’ex-ministre ne s’est pas rendue, comme la réunion du Conseil de l’Arctique en Finlande, à Oulu (lien vers un document PDF). C’est le cas également d’un colloque organisé par le Comité national français de recherches arctiques et antarctiques en avril 2018, à Strasbourg (lien vers un document PDF). Les organisateurs nous ont expliqué que l’ambassadrice avait annulé sa venue au dernier moment "pour cause de grève de la SNCF". L’agenda annonce également qu’elle va se rendre au Conseil euro-arctique de la mer de Barents en octobre 2019. Elle n’y est finalement pas allée.

"Aucune récupération n’est possible, ni souhaitée, ni souhaitable"

Les absences de Ségolène Royal ont eu des conséquences jusqu’au sein de l’administration du Quai d’Orsay selon un ancien du ministère : "Il n'y avait personne de la direction juridique au Conseil de l'Arctique en Finlande en 2018 [seul un conseiller de l'ambassade était présent], ce qui est totalement anormal, parce qu'il n'y a pas de pilotage !"

De même, la tendance qu’a parfois l’ambassadrice à récupérer pour son compte des manifestations organisées par d’autres lui valent quelques inimitiés dans le petit monde polaire. Le 2 février 2018, alors qu’elle se rendait à la Cité des sciences à Paris, Ségolène Royal tweetait : "En route pour une conférence sur milieux polaires et biomimétisme. Je mobilise la science française pour préparer une stratégie polaire." Réponse cinglante d’un organisateur du colloque sur les réseaux sociaux : "Je tiens à signaler que madame Royal n’a rien à voir avec ce colloque, hormis sa présence pendant deux heures. (…) Aucune récupération n’est possible, ni souhaitée, ni souhaitable."

En septembre dernier, le député (LR) Michel Herbillon s’est étonné que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale n'ait pas évalué le bilan de l’ambassadrice des pôles : "Que dit notre ambassadrice au nom de la France notamment au Conseil de l’Arctique ?" s'interrogeait-il. Sa collègue du Sénat Nathalie Goulet estime elle que le cas des ambassadeurs thématiques est "un dossier emblématique de ce qu’il ne faut plus faire : désignation totalement arbitraire, aucune transparence sur les moyens, aucun contrôle du parlement, aucun rapport de mission."

"À sa décharge, explique un spécialiste des pôles qui a lui aussi requis l’anonymat, c’est aussi le job qui est mal foutu. D’abord elle n’est pas payée [Ségolène Royal est ambassadrice pro bono, donc non rémunérée]. Et puis on ne sait pas vraiment si les pôles sont une priorité de l’État. En fait, il faudrait que ce poste revienne à un diplomate de métier."

Ségolène Royal au gala Global Ocean à Monaco, le 26 septembre 2019.
Ségolène Royal au gala Global Ocean à Monaco, le 26 septembre 2019. (VALERY HACHE / AFP)

La recherche française en Antarctique est à bout de souffle

Ce désintérêt du gouvernement s’est exprimé devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 18 septembre dernier. Le directeur de l’Institut Paul-Emile Victor (IPEV), Jérôme Chappellaz, a dressé un constat alarmant de l’état de la recherche française en Antarctique, dépassée en termes de budget et de moyens par de nombreux pays. "Ce que l'on demande d'accomplir à l'IPEV avec les moyens dont on dispose aujourd'hui devient intenable, a expliqué le scientifique devant les parlementaires médusés. L'IPEV accompagne presque autant de scientifiques en régions polaires que la Corée du Sud, mais avec un budget de deux à trois fois et demi inférieur. Notre homologue italien dispose d'un budget supérieur au nôtre et envoie deux fois moins de chercheurs sur le terrain." D’après lui, les personnels de l’IPEV commencent à craquer, certains se mettent en disponibilité. Pourtant, "la recherche scientifique, c’est le domaine dans lequel la France est légitime en matière polaire", souligne la chercheuse Camille Escudé.

Nous avons contacté Ségolène Royal trois semaines avant la publication de cet article et lui avons proposé à plusieurs reprises de la rencontrer. N’ayant aucune réponse de sa part, nous lui avons envoyé une liste de questions précises, factuelles et détaillées. Elle nous a répondu en nous envoyant ce message : "Je ne vois pas de quoi vous parlez. Vos insinuations sont diffamatoires."