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"La droite n’a pas su tirer les leçons du passé", explique Jean-Yves Camus, spécialiste du FN

L'état-major de l'UMP affirme rejeter tout accord avec le FN, mais les tentatives de rapprochement essaiment localement. Et ce n'est pas une première. La question des alliances se pose depuis 30 ans. Explications du politologue Jean-Yves Camus.
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La tentative de rapprochement avec le FN ne date pas d'hier (JOEL SAGET / AFP)

L'état-major de l'UMP affirme rejeter tout accord avec le FN, mais les tentatives de rapprochement essaiment localement. Et ce n'est pas une première. La question des alliances se pose depuis 30 ans. Explications du politologue Jean-Yves Camus.

A la veille du second tour des élections législatives, le Front national met la pagaille à l'UMP. L'état-major du mouvement sarkozyste refuse toute alliance avec le parti de Marine Le Pen. Il a opté pour la stratégie du "ni-ni", ni Front national, ni front républicain dans les circonscriptions où un candidat de gauche se retrouve seul en lice face à un candidat FN.

Une position qui, selon certains, contribue à normaliser le parti d'extrême droite.

Parallèlement, les appels du pied aux frontistes se multiplient localement. Mais les tentatives de rapprochement entre la droite et le Front national ne sont pas nouvelles. Elles émaillent la vie politique depuis 30 ans comme l'explique à FranceTV 2012, le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite.

Si on s'en tient aux accords électoraux, quelle est la genèse des rapprochements entre la droite et l'extrème droite ?

Aux municipales de 1977, dans de petites communes, comme à Villefranche-sur-Mer, il y a quelques accords, mais c'est embryonnaire et local. C'est alors l'enfance du FN, personne ne se soucie de ce parti.

L'épisode fondateur que beaucoup ont oublié, c'est Dreux, en 1983. On assiste à l'émergence du parti sur le plan électoral. Au second tour des élections municipales, un accord est signé entre Jean Hieaux (RPR) et un Front national beaucoup plus radical qu'il ne l'est aujourd'hui, celui de Jean-Paul Stribois.

[Les deux listes fusionnent entre les deux tours, permettant l'élection d'un maire RPR, M. Hieaux. Quatre représentants du parti d'extrême droite sont ainsi élus à l'exécutif de la ville. C'est la première fois qu'une ville est co-gérée par le FN.]

Ensuite, en 1998, lors des élections régionales, alors que la gauche arrive en tête dans la majorité des régions, cinq candidats de droite acceptent d'être élus par des conseillers régionaux frontistes, obtenant ainsi la présidence de leurs régions respectives. Ces accords avec le FN sont condamnés par les états-majors de l'UDF et du RPR.

[Jacques Chirac notamment s'est toujours opposé à tout accord avec l'extrême-droite].

Jacques Blanc est élu en Languedoc-Roussillon, Charles Baur en Picardie, Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, Charles Millon en Rhône-Alpes et Bernard Harang dans la région Centre. A l'époque, cela provoque un certain nombre de remous.

[Les présidents de région élus avec l'apport des voix du FN sont exclus de l'UDF.]

Cette stratégie d'alliance ne faisait manifestement pas l'unanimité à droite. Pourtant, n'avait-elle pas ses partisans ?

Dans une élection, il y a l'aspect éthique et l'aspect purement arithmétique. Tous les dirigeants ne font pas primer le même paramètre à droite.

En 1983, à l'époque de Dreux, seuls Bernard Stasi et Simone Veil appellent à refuser toute alliance électorale avec le Front national, en invoquant la "morale".

"Pour nous, il n'y a pas de politique sans morale. Quand on fait de la politique, bien sûr, c'est pour gagner, mais pas à n'importe quel prix. C'est-à-dire qu'il y a des moyens, des compromissions, des alliances qui permettent peut-être de remporter un succès électoral, mais on y perd sa dignité", déclare alors M. Stasi.

En 1987, Michel Noir [ministre (UDF) dans le gouvernement Chirac] critique lui aussi ceux qui lorgnent vers le FN. Il affirme : "Mieux vaut perdre une élection que perdre son âme".

Mais tout le monde ne l'entend pas de cette oreille à droite. Charles Pasqua, en pleine campagne présidentielle, en 1988, déclare : "Il y a sûrement au Front national quelques extrémistes, mais, sur l'essentiel, le FN se réclame des mêmes préoccupations, des mêmes valeurs que la majorité". Il veut freiner le FN mais il n'a fait que le renforcer.

La droite n'a pas su tirer les leçons du passé. Ce jeu de cache-cache permanent, qui consiste à donner des signes, des signaux, paraît ne pas être à son avantage. Ce sont des coups pour rien.

Quel est le meilleur moyen de traiter la question de l'enracinement du Front national ?

Au-delà des alliances, le problème aujourd'hui est le suivant : comment se fait-il que le FN réussit à s'imposer au-dessus de la barre des 12% depuis les élections européennes de 1984 ? Il n'y a pas d'explosion du FN, mais un enkystement, un vote répété, constant. Les électeurs du FN reviennent d'ailleurs de moins en moins vers les partis traditionnels, ils vont de plus en plus vers l'abstention.

On ne peut plus considérer que le FN est un problème. Il faut se pencher sur les raisons pour lesquelles les électeurs votent pour ce parti.

Parmi celles-ci, la distance ressentie avec les élites, le trouble de l'identité française : qu'est-ce qu'être Français ? Sur cette question, le FN a un discours très peu élaboré, opposant le Français aux "autres". Du côté de l'UMP, le débat sur l'identité nationale n'a apporté qu'une définition en creux, sur ce qu'il ne faut pas être.

Il y a aussi la crainte de la mondialisation. Le Nord-Pas-de-Calais, où Marine Le Pen "cartonne", et l'Est où Florian Philippot s'en sort bien, ce sont des régions qui ont subi la désindustrialisation, l'implantation d'entreprises prédatrices qui sont reparties, le chômage de masse, et l'absence de perspective de la jeunesse, ces jeunes les moins bien formés, qui sont les plus vulnérables.

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