"Avec bienveillance", Emmanuel Macron distribue les baffes à ses adversaires politiques

En meeting mardi 4 octobre à Strasbourg, l'ancien ministre de l'Economie s'en est pris ouvertement, pour la première fois, à Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Reportage.

Emmanuel Macron lors d\'une réunion publique, le 4 octobre 2016 à Strasbourg.
Emmanuel Macron lors d'une réunion publique, le 4 octobre 2016 à Strasbourg. (PATRICK HERTZOG / AFP)

Pour une réunion politique, la salle du Palais des Congrès et de la Musique de Strasbourg manque un peu d'ambiance. Les "marcheurs" d'Emmanuel Macron se livrent, pendant plus d'une heure déjà, à un fastidieux compte-rendu du "diagnostic" issu des opérations de porte-à-porte. Et Emmanuel Macron déroule ses pistes pour la rénovation de la vie politique, dans un accueil poli mais réservé. Pas d'envolée lyrique, peu d'applaudissements. Jusqu'à ce que l'ancien ministre de l'Economie se lance dans une violente attaque contre d'Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy, suscitant pour la première fois des "Macron président !" de la part de ses partisans.

Le thème de la réunion du soir, la rénovation de la vie politique, lui fournit une matière toute trouvée pour lancer la charge. Au nom du devoir d'exemplarité des élus, Emmanuel Macron affirme que certaines fautes, comme la corruption ou la prise illégale d'intérêts, sont "disqualifiantes" pour l'élection présidentielle. "Comment peut-on incarner l'Etat, l'autorité, donner des leçons à tout le monde, commencer à constituer son gouvernement, et envisager qu'en s'étant rendu coupable de telles fautes, on puisse aller devant les Français ? (...) Ça n'est plus possible", tonne Emmanuel Macron. Alain Juppé a été condamné en 2004 dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. Le favori de la primaire à droite a déclaré, dimanche 2 octobre au JDD, qu'il ne prendrait pas Emmanuel Macron comme Premier ministre car celui-ci n'était "ni compétent, ni loyal".

Contre les arrangements "boiteux" des primaires

Au tour de Nicolas Sarkozy, avec cette référence à l'affaire Bygmalion"Il en est de même sur le respect des règles encadrant les élections et le financement politique. Peut-on imaginer sérieusement commander aux destinées du pays, se présenter au suffrage du pays, alors qu'on a délibérément dépassé le plafond des dépenses autorisées pour sa campagne ?", lance le fondateur d'En Marche !, suscitant de vifs applaudissements dans la salle. Jamais auparavant Emmanuel Macron ne s'était livré à de telles attaques ad hominem.

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Plus tôt dans son discours, l'ancien ministre de l'Economie avait déjà visé les candidats à la primaire de la droite en ironisant sur leur méthode : "Plus personne ne pense qu'on engage sa responsabilité sur quatre livres, 200 propositions ou 1000 pages", référence à Bruno Le Maire. Il en a aussi profité pour redire tout le mal qu'il pense du processus des primaires, qui conduit selon lui à accumuler des propositions "contradictoires" et engendre des arrangements "boiteux".

Emmanuel Macron a aussi lancé une pique sur ses anciens collègues du gouvernement. Si la loi Travail était "une réforme nécessaire", elle a été "mal expliquée". Il dresse même un parallèle avec les réformes d'Alain Juppé, qui en 1995 avaient provoqué des manifestations monstres. Manuel Valls appréciera. Enfin, d'une allusion rapide, il a souligné une promesse non tenue du président. "Depuis 1981, on dit qu'on allait donner le droit de vote aux étrangers. Ça n'a jamais été fait." La proposition figurait en effet dans les 60 engagements du candidat Hollande en 2012.

Les députés macronistes à l'offensive

Des attaques en règle, très politiques voire politiciennes, qui contrastent nettement avec le ton habituel d'Emmanuel Macron. "J'ai une règle de vie : la bienveillance", affirmait-il ainsi sur France 2 le 10 avril 2016, quelques jours après le lancement de son mouvement En marche !. Alors pourquoi ce changement de ton, si ce n'est de stratégie ?

Parmi les députés macronistes présents à Strasbourg, la plupart assurent qu'il n'y a pas de changement de cap. Richard Ferrand justifie ces attaques par "le thème du renouvellement de la vie politique". "On est bien obligés de constater ce qui nous entoure : deux anciens Premiers ministres, un ancien président, un condamné et un mis en examen. De notre point de vue, ce n'est pas compatible avec un mandat présidentiel. Comment parler d'exemplarité avec un candidat au passé chargé comme vous le savez ? Ce n'est pas de la polémique, seulement des faits." Corinne Ehrel renchérit : "Cela reflète le diagnostic, les remontées de terrain qui expriment un vrai ras-le-bol.". Un autre député concède quand même : "On est au cœur du débat de la primaire de droite, c'est normal de monter au créneau. Il faut dénoncer la dangerosité d'un faux moderne et d'un vieil élu – je veux parler de Nicolas Sarkozy."

"Je ne suis pas dans les petites phrases"

En attaquant ainsi frontalement Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, qui n'est pas encore officiellement candidat, essaye aussi d'installer l'idée d'une confrontation entre le futur candidat de la droite et lui-même. Comme s'il était plus légitime, ou mieux placé, pour jouer le match à la place du candidat issu de la primaire de gauche.

C'en est-il donc fini de la bienveillance, leitmotiv d'Emmanuel Macron depuis qu'il a lancé En marche ! en avril ? Interrogé par franceinfo après son discours, il semble avoir du mal à l'assumer. "Je ne suis pas dans les petites phrases, j'en appelle à la responsabilité. C'est différent. Je ne qualifie pas untel et untel." Quand on lui rétorque que justement ce soir-là, il a qualifié "untel et untel", il répond dans un sourire : "En creux. Et avec bienveillance."