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Débat : l'unité nationale est-elle un "levier puissant pour faire taire les divisions politiques" ?

Après la tuerie de Toulouse, la semaine a été marquée par la suspension de la campagne et par les appels, à droite, "à l'unité nationale". Une notion de gauche ou de droite ? Francetv2012 a interrogé Christophe Prochasson, universitaire reconnu.
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Aux obsèques des parachutistes tués à Montauban, Hollande, Dupont-Aignan, Bayrou, Le Pen, Joly (PASCAL PAVANI / AFP)

Après la tuerie de Toulouse, la semaine a été marquée par la suspension de la campagne et par les appels, à droite, "à l'unité nationale". Une notion de gauche ou de droite ? Francetv2012 a interrogé Christophe Prochasson, universitaire reconnu.

Un mois avant le premier tour de l'élection présidentielle, la tuerie de Toulouse dans une école juive, lundi 19 mars, a suspendu un temps la campagne. Nicolas Sarkozy comme François Hollande se sont rendus le jour même sur les lieux, et le soir à une cérémonie dans une synagogue parisienne.

Cette semaine particulière a aussi été marquée par les appels à "l'unité nationale" et au "rassemblement de la nation" (Nicolas Sarkozy le 21 mars).

L'appel à l'unité nationale est-il une arme de droite ? Francetv2012 a posé la question à l'historien Christophe Prochasson, enseignant à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et auteur de plusieurs livres sur l'histoire culturelle de la politique ("La gauche est-elle morale ?" Flammarion, 2012, "L'empire des émotions", Demopolis, 2008).

L'appel à l'unité nationale, c'est un ressort de droite ou de gauche ?

La nation comme moteur collectif, c'est d'abord une idée de gauche, née à la Révolution française, qui a servi d'outil d'unité pendant plusieurs révolutions.

Les choses ont changé à la fin du XIXe siècle, au moment boulangiste, du nom de ce général qui menaça la IIIe République. La droite s'empare du thème de l'unité nationale pour l'opposer au concept de lutte des classes, dans les années 1880. Marx commence à avoir une audience politique à ce moment-là.

Cet outil d'unité nationale devient l'"Union sacrée" pendant la guerre de 14-18, un levier puissant pour faire taire les divisions politiques qui peuvent surgir en démocratie. Un levier plutôt mobilisé par la droite. Mais pendant la deuxième guerre mondiale, l'idée d'unité nationale est brandie par la résistance de gauche contre les occupants nazis.

Qui échappe au consensus sur la nation ?

En France, la gauche n'a jamais été antinationale, même si elle se réclame aussi de l'internationalisme, notamment au Parti communiste.

Le meilleur exemple, c'est Jean-Luc Mélenchon. Son discours à la Bastille le 18 mars emprunte au général de Gaulle l'idée de peuple et de nation qui reste très forte.

C'est une contradiction parce que la gauche ne porte pas très fort l'idée d'Europe. Les seuls qui y échappent, qui sont post-nationaux, c'est Europe écologie-Les Verts. On s'est d'ailleurs beaucoup moqué de l'accent d'Eva Joly, de la mutation du 14 juillet qu'elle souhaite. Elle prend un risque politique car la souveraineté se définit dans le cadre national.

La mondialisation ne favorise-t-elle pas ce repli sur la nation ?

La mondialisation désaffilie l'identité, fragilise économiquement et culturellement. Elle favorise un souci de protection, un repli sur un discours national. Le recul de la France sur la scène culturelle mondiale s'explique par une provincialisation de la France.

Ce qui est frappant, c'est que les enjeux internationaux et l'horizon européen sont absents de cette campagne alors que 80% de nos lois viennent de l'Europe.

Pensez-vous que l'émotion, à la suite des assassinats de Toulouse et de Montauban, a été utilisée par les politiques ?

L'émotion a été du pain bénit pour le président sortant. Nous sommes sous le régime des écrans, supports qui privilégient l'émotion.

La politique est transformée en spectacle, qui peut être ringard et efficace comme la manifestation organisée par Jean-Luc Mélenchon à la Bastille, ou post-moderne sous la forme d'un tweet ou d'une vidéo YouTube. Ces spectacles l'emportent sur le rêve républicain de faire de la politique une scène de la raison.

Ce n'est pas inquiétant pour la démocratie ?

C'est inquiétant. Mais avant la télévision ou Internet, il y avait déjà un phénomène d'images. Si les gens ont cru au communisme, c'est parce qu'ils étaient dans un régime d'images. L'idéologie est un écran qui masque la réalité. La meilleure réponse, c'est la pensée critique. C'est le propre de la démocratie : la liberté de parole.

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