Etats-Unis : cinq questions sur le risque d'un défaut de paiement qui agite le pays et menace l'économie mondiale

Article rédigé par Lucie Beaugé, Agence AFP
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Le président américain, Joe Biden, s'exprime lors d'une réunion sur la limite de la dette, dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington (Etats-Unis), le 16 mai 2023. (SAUL LOEB / AFP)
Les négociations entre démocrates et républicains au sujet du plafond de la dette américaine avancent difficilement ces derniers jours. Sans accord d'ici la fin du mois, les Etats-Unis pourraient se retrouver bloqués le 1er juin, avec des répercussions sur l'économie mondiale.

En écourtant sa tournée en Asie-Pacifique, Joe Biden envoie le signal d'une situation de crise. Alors qu'il devait notamment se rendre en Australie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée à la suite du sommet du G7 à Hiroshima (Japon), le président américain a choisi de rentrer à Washington, dimanche 21 mai. En cause : la menace d'un défaut de paiement des Etats-Unis, devenue le sujet majeur de la politique intérieure américaine ces derniers jours.

Démocrates et républicains n'arrivent pas à se mettre d'accord sur le relèvement de la dette américaine. Si le Congrès ne décide pas d'ici le 1er juin d'un réhaussement de celle-ci, l'impasse présente un risque "catastrophique" et "dévastateur pour l'Amérique et, pour le dire franchement, le monde entier", selon les mots de Joe Biden, dans une vidéo diffusée mercredi sur Twitter. Franceinfo fait le point sur cette crise en cinq questions.

Qu'est-ce qu'un défaut de paiement ?

Lorsqu'un Etat entre en "défaut de paiement", il n'est plus en mesure de payer ses dettes et ne peut plus emprunter. Les Etats-Unis seraient donc dans l'incapacité de payer les salaires de leurs fonctionnaires, de verser des prestations sociales ou de rembourser leurs créanciers (investisseurs, banques ou institutions).

Un pays se déclare lui-même en faillite lorsqu'il annonce ne peut plus pouvoir honorer ses échéances de dettes. L'officialisation peut aussi venir d'une agence de notation. Interrogé en 2020 par Les Echos, l'économiste français Gilbert Cette rappelait toutefois qu'un Etat ne peut pas être mis en liquidation comme le serait une entreprise, car "une entreprise peut cesser d'exister, un Etat non. Et c'est ça, la différence fondamentale".

Pourquoi la menace plane-t-elle plus que jamais sur les Etats-Unis ? 

Le pays pourrait être en défaut de paiement dès le 1er juin, si aucun accord n'est trouvé au Congrès pour relever le plafond de la dette (soit le niveau de dette maximal que peuvent atteindre les Etats-Unis). Ce plafond a déjà été atteint au mois de janvier dernier. Jusqu'ici, les Etats-Unis ont évité le pire grâce à des manœuvres comptables. Actuellement fixé à 31 000 milliards de dollars (29 000 milliards d'euros), le Congrès doit désormais statuer sur le relèvement de ce plafond.

Les républicains, avec à leur tête le président de la Chambre des représentants, Kevin McCarthy, exigent des coupes budgétaires drastiques du gouvernement avant de donner leur feu vert. Ils souhaitent réduire les dépenses fédérales de 130 milliards de dollars (pour revenir au niveau de 2022). Une ligne rouge que les démocrates refusent de franchir.

"Il est temps que l'autre camp abandonne ses positions extrêmes, car une grande partie de ce qu'il a déjà proposé est inacceptable", a fustigé dimanche Joe Biden depuis Hiroshima. Il a précisé qu'il s'entretiendrait directement avec Kevin McCarthy pendant son voyage retour en avion, dimanche. 

En quoi cela paralyserait l'économie américaine ?

Aux Etats-Unis, des conséquences sont déjà visibles. Alors que le pays n'a pas fait faillite, "les taux d'emprunt du gouvernement fédéral se sont un peu tendus", remarque auprès de franceinfo Jacques Le Cacheux, professeur d'économie à l'université de Pau et chercheur à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Comme le relève le média américain NBC News, les coûts d'emprunt de l'administration fédérale américaine ont d'ores et déjà grimpé à plus de 5% en juin.

Si le pays entre en défaut de paiement, l'ensemble des taux d'intérêt, qu'ils soient proposés à l'Etat, aux entreprises ou aux particuliers, subiraient une hausse significative, selon Howard Gleckman, chercheur américain interrogé par NBC News. De quoi affecter le quotidien des Américains qui souscrivent des crédits immobiliers ou à la consommation. "Il y aura des licenciements immédiats au sein de la fonction publique", ajoute auprès de franceinfo Michel Santi, économiste franco-suisse et ancien conseiller de plusieurs banques centrales.

Autre répercussion possible : le gouvernement de Joe Biden devra hiérarchiser les paiements à venir avec les fonds dont il dispose encore. "Les fonctionnaires de la trésorerie américaine devront faire des choix arbitraires. Est-ce que nous allons verser telles aides sociales à un public plutôt qu'un autre ?", anticipe Michel Santi.

Pour Jacques Le Cacheux, les entreprises et les investisseurs seront aussi touchés. "Les premières vont payer plus cher leur dette, si elles sont endettées, ou auront du mal à emprunter. Les deuxièmes feront des pertes sur leurs portefeuilles. Le tout entraînera une dépréciation du dollar", explique l'économiste de l'OFCE, selon le mécanisme suivant : qui dit dépréciation dit inflation, et donc hausse du coût de la vie.

    Quelles pourraient être les répercussions sur l'économie mondiale ? 

      Au-delà des frontières américaines, la dépréciation du dollar risque "d'ébranler la confiance dans cette monnaie, juge Jacques Le Cacheux. Les bons du Trésor américain sont détenus par de nombreux investisseurs du monde entier, car il s'agissait d'un placement sûr jusqu'à présent".

      Les "Treasury Bonds" sont en effet la clé de voûte de l'ensemble de l'architecture économique mondiale. Pour Michel Santi, "ils servent de référence à de nombreuses transactions financières dans le monde, qu'ils s'agissent de prêts ou d'emprunts." S'ils n'ont plus de valeur, ceux qui les détiennent seront "pris en otage", illustre l'économiste.

      En conséquence, pour des pays comme la Chine ou l'Inde, qui tentent depuis des années d'imposer leur monnaie pour remplacer le dollar, "cela serait un cadeau en or offert par les Etats-Unis", analyse Michel Santi. Dernier risque d'ampleur, selon lui : "Un coup d'arrêt" dans l'aide financière à l'Ukraine, si les fonctionnaires de la trésorerie américaine choisissent de geler ce budget.

      Le scénario d'un défaut de paiement est-il vraiment probable ? 

      Pour Jacques Le Cacheux, l'entrée en défaut de paiement des Etats-Unis reste toutefois "assez peu probable". "On a du mal à imaginer qu'il n'y aura pas d'accord [entre républicains et démocrates]. Les conséquences peuvent être colossales", estime ce spécialiste. "Jusqu'à présent, les Etats-Unis n'ont jamais fait défaut, le pays est considéré comme le plus sûr du monde avec la Suisse et l'Allemagne. Mais la situation est actuellement inquiétante, car des politiques américains de très haut niveau ont envisagé cette possibilité", tempère Michel Santi.

      Preuve que cette menace est prise très au sérieux, Joe Biden a évoqué dimanche la possibilité d'utiliser l'arme constitutionnelle pour éviter le défaut de paiement du pays. "Je me penche sur le 14e amendement", a-t-il annoncé. Cet article de la Constitution américaine stipule que "la validité de la dette publique des Etats-Unis (...) ne doit pas être remise en question". De quoi, théoriquement, permettre de contourner l'obligation de relever son plafond. Cette interprétation est toutefois très controversée parmi les juristes.

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