Edition: le livre numérique aurait-il du plomb dans l'aile ?

Les ventes de livres numériques ont chuté d'un quart en janvier (-24,9%), après avoir déjà reculé de 9,5% sur l'ensemble de l'année 2015 aux Etats-Unis. Certes, le numérique a pris des parts importantes mais cette croissance semble avoir atteint un plateau. Et personne ne peut dire si la technologie des liseuses ne va pas se révéler être l'une des technologies de consommation les plus éphémères.

Les liseuses connaissent un moment difficile.
Les liseuses connaissent un moment difficile. (CRÉDITSTEPHEN BRASHEAR / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
Aux Etats-Unis, marché de référence en la matière, «les ventes d’ebooks, issues des catalogues des cinq plus grandes maisons d’édition (Hachette, HarperCollins, Macmillan, Penguin Random House, et Simon&Schuster), mais aussi des plus petits acteurs, sont en nette baisse», rapportait en 2016 dans son dernier baromètre l’Association américaine des éditeurs (AAP).

Le décollage du livre électronique avait correspondu avec une politique agressive de prix par rapport au livre papier. Aujourd’hui, les éditeurs ont révisé leur politique tarifaire et, résultat, le livre électronique recule. «Si vous allez sur Amazon pour acheter un livre, il n'est pas rare que le prix de l'édition imprimée soit équivalent ou même inférieur à celui de l'eBook», affirme Jane Friedman, auteur du blog spécialisé JaneFriedman.com et professeure à l'université de Virginie.

Il apparaît en effet que ce produit est très «price sensitive». Une augmentation «des tarifs entraîne mécaniquement une baisse de la demande», observe un éditeur. Et pourtant le marché américain devrait être particulièrement porteur pour le livre numérique. Le recul du nombre de points de vente des livres, les librairies notamment, devrait porter le produit électronique, même si les vendeurs en ligne, comme Amazon, vendent aussi des livres papier. 

Ipad, Kindle, DRM, des difficultés techniques
Malgré un démarrage en fanfare, l'édition électronique reste encore marginale, sauf dans certains secteurs très pointus (livres techniques, juridiques...). Si les liseuses se sont rapidement vendues par dizaines de millions d'exemplaires, la croissance a vite ralenti. Il est vrai que la concurrence des tablettes multi-usages (genre Ipad) est importante même s'il est plus agréable de se plonger dans l'écrit sur une liseuse (de type Kindle), spécialement adaptée à la lecture, que sur un écran d'ordinateur. L’auteur américain Nicholas Carr, sur son blog, impute ce déclin à la concurrence écrasante des tablettes. «Le multitâche bat toujours l’unitâche», souligne-t-il. «Les gens veulent faire d’autres choses sur leurs appareils que seulement lire des livres», confirme le site Numerama.

Prix, techniques... et droits sont des questions qui n'aident pas le livre électronique. L'absence de normes stables et les questions de droits qui empêchent le livre de circuler (les fameux DRM) sont des obstacles qui pèsent indiscutablement sur ces produits. 

Dans un marché plus classique comme en France, le chiffre de l'édition électronique est aussi resté assez faible. Il ne dépasserait pas les 3-4%. Mais à la différence des Etats-Unis, la politique des prix des éditeurs est restée beaucoup plus prudente pour ne pas déstabiliser le monde du livre. La politique du prix unique du livre a aussi aidé à maintenir un important réseau de librairies, ce qui éloigne les lecteurs des distributeurs d'ouvrages virtuels.

Un succès venu de l\'internet
Un succès venu de l'internet (Livre de Poche)

L'auto-édition au secours de l'e-book
La France n'est pas la seule à voir les éditeurs privilégier le monde du papier. En Allemagne aussi, la croissance de l'édition électronique est faible. A l'autre bout de la Terre, la Corée a vu un boom du livre électronique mais dans des domaines très spécialisés comme les mangas.

Un secteur se développe qui n'est pas pris en compte dans les chiffres. Celui de l'auto-édition. L'édition électronique permet de s'éditer pour pas cher. Et les éditeurs officiels sont désormais à l'affût de ce que ces auteurs peuvent produire... pour pouvoir les récupérer. Ce fut le cas d'Agnès Martin-Lugand qui a vu son titre d'abord publié en ebook repris et vendu à quelque 100.000 exemplaires par l'éditeur Michel Lafon : «En tant que primo-romancière, auteure d’un roman assez court (180 pages), elle a misé sur une offre de lancement très attractive à 0,89 euros qui a duré presque trois semaines.» «Le but c’était de frapper fort», explique-t-elle. Les gens heureux lisent et boivent du café se vend 2.68 euros. Autant dire que le lecteur ne prend pas beaucoup de risques en l’achetant», raconte ainsi Agnès Martin-Lugand sur Culturebox. Ce créneau a vite été valorisé par Amazon ou un site comme whattpad. C'est d'ailleurs sur ce site qu'un éditeur américain repère Anna Renee Todd qui publie ensuite After, best seller mondial.

L'édition numérique est loin d'être morte. Certains expliquent la baisse des chiffres par des très gros succès récents de l'édition classique. Comme celui des livres de E.L.James sur les aventures de Grey, qui a donné un coup de fouet au livre papier.