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«Dear White People» : être noir dans l’Amérique de Barack Obama…

Que peut-on dire des rapports entre Blancs et Noirs aujourd'hui aux Etats-Unis ? Le cinéaste américain Justin Simien apporte sa réponse dans «Dear White People» que les Français ont découvert sur grand écran mercredi 25 mars 2015.
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France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Justin Simien distingué lors des Independent Spirit Awards pour le scénario de Dear White People le 21 février 2015

	  (REUTERS/Adrees Latif )
Des étudiants noirs dans une prestigieuse université à majorité blanche… Et le réalisateur américain Justin Simien trouve là, à travers une satire, le creuset des tensions raciales qui traversent l’Amérique de Barack Obama. Le résultat : Dear White People. 

«C’est un titre assez provocateur, reconnaît Justin Simien. En réalité, je m’adresse à tout le monde, pas seulement aux Blancs. Il faut être fidèle à soi-même. Nous ne sommes pas juste noirs. Nous sommes noirs et des millions d’autres choses». Son œuvre est sortie dans les salles françaises mercredi 25 mars 2015, au moment où les récents meurtres de jeunes Afro-Américains par des policiers blancs relancent le débat aux Etats-Unis.

«Mon film parle de ce qui arrive dans une société où les gens sont dans le déni du problème, explique le cinéaste à Géopolis. «Notre président est noir, nous avons Beyoncé, Oprah (Winfrey)… Cependant, cela ne change rien au fait que, dans certaines régions de notre pays, on puisse se faire tirer dessus et être tué parce qu’on est un homme afro-américain qui porte une capuche», poursuit Justin Simien

Bien évidemment, il y a moins d’Afro-Américains concernés (par ce déni). Mais certains ne réalisent pas qu'ils sont victimes de racisme, en particulier les plus jeunes. Le racisme n’est pas toujours évident à percevoir. C’est parfois rétrospectivement que l’on se rend compte que l’on en est victime. Cela démontre que l’on doit être particulièrement vigilant.»

L'une des affiches du film «Dear White People» de Justin Simien (Happiness Distribution )

Racisme : l'Amérique moins vigilante 
La vigilance pourrait devenir le maître-mot de cette Amérique où l'élection de Barack Obama semble avoir mis un voile sur la question raciale. «Il y a une levée de la vigilance qui contribue à entretenir le racisme dans un système économique et politique qui n’accorde plus de protection aux plus faibles», constate l'américaniste Sylvie Laurent qui vient de publier Martin Luther King, une biographie intellectuelle et politique (Seuil).

Ainsi, la section 5 du «Voting Rights Act», la loi électorale de 1965 qui protège le droit de vote des Afro-Américains, obtenue après les marches de Selma, a été invalidée par la Cour suprême en juin 2013. Cette section stipule que les Etats du Sud, réputés ségrégationnistes, doivent avoir l’aval de Washington pour réformer leur loi électorale. «La Cour suprême a supprimé cette disposition parce qu’elle estimait qu’il n’y avait plus de racisme», précise la spécialiste des Etats-Unis qui enseigne aussi à Sciences Po. 

«Dans certaines parties du pays, on tente de décourager les Afro-Américains qui veulent exercer leur droit de vote, affirme Justin Simien. On vous demande, par exemple, de produire un permis de conduire alors que les votants d’un certain âge n’en ont pas : ils n’en ont jamais eu besoin. D’autres contraintes existent et elles visent exclusivement les communautés noires. Elles n’apparaissent pas comme telles mais remplissent leur office en écartant les électeurs afro-américains. C’est, par exemple, un vrai problème en Floride.»

«100», «Oofta» ou «Nose job» ?
«Malgré des progrès considérables, nous sommes face à un système entier qui entretient la discrimination vis-à-vis des populations de couleur. Des mécanismes d’oppression continuent à s’exprimer contre les Noirs », résume Sylvie Laurent. Dear White People montre combien il est reste difficile d’être un Afro-Américain aux Etats-Unis. «Il illustre comment, à chaque fois, les noirs américains sont souvent obligés de jouer un rôle, celui que leurs compatriotes blancs pourraient attendre d’eux». L’un des personnages principaux, Samantha White, militante invétérée de la cause noire qui se trouve écartelée entre son activisme et sa vie personnelle, a ainsi mis au point une classification de ses congénères : «100-Oofta-Nose job».

«Sam a raison de souligner que quand on est noir, pour survivre dans la société américaine, on doit définir quel type d'Afro-Américain on est. Mais je ne partage pas son analyse. "Oofta" vient du jazz. Charlie Parker appelait ainsi Louis Armstrong qui, selon lui, faisait de la musique noire pour Blancs, contrairement à lui-même qui en faisait pour l’amour du jazz. Pour Sam, Coco est un "Nose job" parce qu’elle essaie de cacher sa ("négritude") derrière ses lentilles bleues et ses cheveux raides. Sam, elle-même, se considère comme une "100", un vraie Afro-Américaine donc.»

L'américaniste Sylvie Laurent (à gauche) et la couverture de sa biographie sur Martin Luther King (HERMANCE TRIAY)


«C’est vraiment le premier film de la période Obama ! »
Dans son approche de la question raciale, «c’est vraiment le premier film de la période Obama ! », estime Sylvie Laurent. Néanmoins, si on devait faire un reproche de l’œuvre de Justin Simien, ce serait «de ne pas poser la question sociale», selon Sylvie Laurent. En même temps, pour une fois, l'oeuvre a le mérite de sortir du « cliché du noir rappeur » en donnant à voir une élite afro-américaine confrontée au racisme que vivent plus crûment les plus défavorisés.

La difficulté d'accéder à de bonnes écoles demeure l’un des handicaps majeurs de la communauté afro-américaine. Combattre les problèmes raciaux devrait passer par «une politique active, volontariste, de lutte contre la ségrégation raciale», préconise Sylvie Laurent, tout en soulignant qu'on assiste, paradoxalement, au démantèlement des mesures issues de la discrimination positive, sous prétexte que le racisme n’existe plus.


Les Afro-Américains ne feront jamais ainsi crédit à l’administration Obama de les avoir sortis de l’ornière. Les Noirs auraient souhaité que celle-ci, peut-être plus qu’aucune autre, s’attaque notamment «à la pauvreté et à leur situation carcérale», note l'historienne. Les Afro-Américains, qui représentent 12% de la population, sont les plus nombreux dans les geôles du pays.

«Un président afro-américain ne peut pas se permettre de faire siens les problèmes des Afro-Américains  parce qu’il est noir et parce que ses compatriotes blancs le lui reprocheraient, avance Justin Simien. Il a la pression de la représentation. (…) Pour moi, le fait qu’il soit Barack Obama fait qu’il est déjà acteur du changement. Il y a de jeunes Afro-Américains qui grandissent dans un monde où il leur est possible de devenir président.»

Le film Dear White People a donné naissance à un livre, également signé par Justin Simien et toujours placé sous le signe de l'humour. Ce «guide pour l’harmonie interraciale dans une Amérique "post-raciale" (A guide to inter-racial harmony in "post-racial" America) est une nouvelle deuxième contribution au «dialogue inter-culturel» que le réalisateur prône pour tacler cette lancinante question raciale. Cinquante ans après la marche de Selma menée par Martin Luther King, la société américaine n'a pas encore trouvé de réponse satisfaisante.


Dear White People de Justin Simien avec Tyler James Williams et Tessa Thompson
Sortie nationale française : 25 mars 2015

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