Depuis Black Lives Matter, le marathon de Boston veut se réinventer

Le marathon de Boston se court lundi après deux ans et demi d'absence. 

Article rédigé par
Louise Le Borgne - franceinfo: sport
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Le plus vieux marathon au monde est revenu lundi 11 octobre lundi après une interruption de deux ans et demi en raison de la pandémie. (TIM BRADBURY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

C’est un peu la rolls-royce des marathons longue distance, le Super Bowl des fouleurs d’asphalte. Au marathon de Boston, qui se court lundi 11 octobre après un report de quelques mois en raison de la pandémie de covid, on croise pêle-mêle médaillés olympiques, stars hollywoodiennes et parfaits inconnus en provenance des quatre coins du globe, venus se frotter à un monument des courses de longue distance. Mais parmi les 25 000 participants du plus vieux marathon annuel au monde, il y a peu de diversité. “Le jogging c’est un sport de Blancs. Pour les Noirs américains, c’est une question de sécurité. Être noir et courir sur la voie publique, ce n’est pas anodin. Ça veut dire passer par des quartiers qui ne sont pas les siens”, explique Esther Cyna, historienne spécialiste de l’histoire du racisme et de l’éducation aux États-Unis.

En février 2020, Ahmaud Arbery, un Afro-Américain de 25 ans, est abattu en plein footing par un suprémaciste blanc en Géorgie. Trois mois plus tard, George Floyd meurt à Minneapolis sous le genou d'un policier. Les deux cas ont été emblématiques du mouvement Black Lives Matter, militant contre le racisme systémique envers les Noirs. L'affaire Arbery, en particulier, a ouvert des débats au sein de la communauté des coureurs afro-américains. Beaucoup ont déclaré se sentir en danger lors de leur pratique ou dévisagés avec suspicion.

“ Arbery ça a été un élément déclencheur. Ça a suscité beaucoup d’émoi et rouvert beaucoup de discussions qui avaient émergé de la déségrégation dans les années 60/70, et que l'on croyait derrière nous. Black Lives Matter a montré que ces questions sont encore très actuelles”, ajoute la chercheuse à la Sorbonne et à l'université américaine de Columbia.

Encourager les coureurs Afro-Américains

Dès lors, plus question d’organiser le marathon comme si de rien n’était. La pandémie ayant repoussé de deux ans et demi l'évènement, de quoi prendre le temps de la réflexion. "L’affaire Arbery, ça a été un vrai réveil. [...] Nous avons voulu être plus intentionnels dans nos actions", a déclaré au Guardian Suzanne Jones Walmsley, directrice de la jeunesse et de l'engagement communautaire de la Boston Athletic Association (BAA), dont le poste a été créé en 2014 pour renforcer les liens avec les communautés noires de Boston. “Il y a un effet de communication c’est certain avec la cérémonie d’ouverture. Mais ça reste symboliquement fort. Le marathon de Boston est très attendu, très emblématique. Le monde du sport reste en retard en matière d’égalité raciale aux États-Unis”, ajoute Esther Cyna.

Parmis les mesures fortes du BAA cette année, une enveloppe de 125 000 dollars a été allouée à des organisations de coureurs de couleur, en association avec la National Black Marathoners Association, lors de la cérémonie d’ouverture du marathon. Le but ? Encourager la pratique de la course de longue distance auprès des Noirs américains, améliorer l’acceuil des coureurs de fond noirs sur les marathons et permettre une meilleure reconnaissance des grands sportifs marathoniens noirs. 

La cérémonie a également honoré le double vainqueur de Boston, Ellison "Tarzan" Brown, un coureur amérindien largement méconnu. Hasard du calendrier, ce lundi est aussi le Columbus Day, la journée des peuples autochtones. Les organisateurs ont donc installé des bannières commémoratives sur le parcours de 42,195 km.

“Si ces grands sportifs ne sont pas connus et reconnus, c’est que leur perception recoupe des stéréotypes raciaux sur de soi-disantes compétences physiques.” Aujourd’hui encore, on attend plus un afro-américain au sprint qu’au marathon. "C’est un paradoxe parce que parmi les meilleurs athlètes du marathon, beaucoup sont noirs. Mais peu sont noirs américains. C’est un trompe-l'œil. Quant aux images associées, publicités des équipementiers et affiches, on n’y voyait encore il y a peu que des blancs”, témoigne Esther Cyna.

Changer le regard sur Boston

Les changements sont importants non seulement pour la communauté des coureurs, mais aussi pour la ville tant le marathon fait partie de l'identité de Boston. “Boston c’est une ville assez blanche, qui s’est construite sur une immigration irlandaise. Comme toute grande ville américaine, elle est traversée par de grandes inégalités de richesses, qui recoupent des inégalités raciales. Il faut bien se rendre compte que des associations comme la  National Black Marathoners Association existent pour tous les domaines, comme la randonnée ou la marche. Pour montrer la diversité, certes, mais aussi pour des raisons de sécurité dans l’espace public” explique Esther Cyna.

Or le marathon de Boston, souvent à la pointe des débats sociétaux, n’a pas pris le tournant de l’ouverture raciale. Beaucoup connaissent la photo de Kathrine Switzer, première femme à courir le marathon de Boston en 1967, immortalisée au sixième miles, le bras retenu par le directeur de l’épreuve. “ Il y a eu un réveil féministe mais ca n’a pas donné lieu à une ouverture complète du marathon.” 

Plus encore, le passé ségrégationniste de Boston continue de peser sur la ville et sur le marathon. De 1974 à 1976, les Bostoniens blancs réagissent violemment aux ordres fédéraux de déségrégation des écoles. Plus récemment, en 2013, l'année de l'attentat du marathon de Boston, l'athlète olympique et vainqueur du marathon de Boston, Meb Keflezighi, un Américano-Erythréen, s’est fait arrêter par la sécurité intérieure quand il a essayé de rentrer chez lui, à San Diego. Il n’a été relâché que grâce à l’intervention de fans, l’ayant interrompu pour obtenir son autographe.

Et sur les marathons en France ?

En France, le phénomène est comparable. Mais le modèle de cette 125e édition n’est pas pour autant voué à se diffuser en dehors des États-Unis. “ Le débat ne se pose pas du tout de la même façon en France, ne repose pas sur les mêmes mécanismes, souligne Esther Cyna. On voit déjà les réactions très polarisées lors des  évènements non mixtes ou ouverts aux seules personnes racisées. Ce n’est pas banalisé comme aux États Unis. Un parallèle peut être dressé sur les représentations : il y a plus de diversité de profils sur les affiches du marathon de Paris par exemple. Idem pour les marques de sport depuis une dizaine d’années. Mais il n’y a pas de débat public, explicite, avec des associations. Culturellement, il n’y a pas du tout les mêmes implications entre la France et les Etats-Unis.” 

Ce lundi, le marathon de Boston enverra donc un message très symbolique aux instances sportives. " C'est au-delà de l'exercice de communication, c'est une évolution nécessaire et attendue."

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