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Entre islam et richesse: le métier paradoxal de télévangéliste en Turquie

Les émissions mettant en scène des prédicateurs se développent à la télévision turque depuis plusieurs années. Mais l'enrichissement de ces animateurs soulève à la fois des questions de morale religieuse et de connivence avec le gouvernement conservateur.
Article rédigé par Valentin Pasquier
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Le prédicateur Nihat Hatipoglu lors d'un prêche en 2014. (CC)

Hihat Hatipoglu gagne l’équivalent de 180.000 euros à chaque mois de ramadan. Ce Turc de 61 ans, diplômé de l’université d’Ankara, est aujourd’hui professeur. Mais il arrondit ses fins de mois en animant des programmes religieux à la télévision et à la radio. A l’antenne, et même via son application mobile, Hinat Hatipoglu conseille les auditeurs sur la meilleure façon de vivre en accord avec les principes de l’islam.
 
Des revenus indécents
Rapportée par la presse turque en 2014, le mirobolant salaire de ce télévangéliste, qui collabore avec la chaîne pro-gouvernementale ATV, avait écœuré de nombreux Turcs. Le théologien Ihsan Eliasik, connu pour ses écrits islamiques anticapitalistes, avait alors appelé Hatipoglu à distribuer sa fortune aux plus démunis, s’il se considère lui-même comme « un musulman honnête, car un homme prêchant l’Islam ne donne pas de cours magistraux pour empocher de l’argent». D’un point de vue éthique, il est en effet paradoxal que M.Hatipoglu enseigne les valeurs d’un livre qui critique le matérialisme et défend de vendre ses «enseignements à vil prix » (sourate d’Al-Maida, verset 44).
 "Maintenant commence l'iftar (repas du soir pendant le Ramadan) avec Hinat Hatipoglu sur ATV!"

Les télévangélistes ont un rôle social important en Turquie, où 9% de la population déclare lire le Coran quotidiennement et 63% de temps en temps. Le politologue Halil Ibrahim Yenigun, interrogé par le site d’information Al Monitor, explique le succès des télévangélistes par le fait que les Turcs sont en grande partie des «musulmans du ramadan» : alors qu’au cours de ce mois de célébration la ferveur religieuse bondit, les fidèles trouvent des lieux de dialogue comme les chaînes télé et YouTube, où ils questionnent des experts sur leur foi.
 
Méthamphétamine et «mains enceintes»
Originellement, les télévangélistes sont nés aux Etats-Unis avec l’apparition d’émissions religieuses dans les années 60. Elles mettaient en scène un prédicateur (pasteur ou non) prêchant devant une assemblée. En Turquie, elles connaissent un boom trente ans après, avec le développement des chaînes privées.

Sur Facebook, un internaute a comparé Nihat Hatipoglu à Walter White, personnage principal de la série télévisée Breaking Bad, qui amasse une fortune considérable en synthétisant de la drogue. (Müslim Can / FACEBOOK)

Si la demande des téléspectateurs est forte, «les experts sont souvent la risée des internautes, qui les accusent d’avoir une connaissance très limitée de l’islam», observe la sociologue Feyza Akinerdem. Les détournements affluent sur internet, comparant Hinat Hatioglu tantôt à un sultan, tantôt à Walter White, personnage principal de la série américaine Breaking Bad, qui amasse une fortune considérable en fabriquant des méthamphétamines. Le télévangéliste turc Muhacid Cihad Han avait aussi été la cible de moqueries en 2015, après avoir déclaré sur TV2000 que «ceux qui pratiquent la masturbation trouveront leurs mains enceintes dans l’au-delà».
 
Un rôle politique
«Beaucoup de Turcs estiment qu’aujourd’hui les politiques sont "en paix avec la religion", à une époque où se multiplient les chaînes pro-gouvernementales, souligne Yenigun, toujours pour Al-Monitor. Dans les années 90, les médias laïques «vendaient» de la religion mais personne n’en achetait. De nos jours, le religieux rapporte, alors que le Coran l’interdit. Les gens n’y voient aucun inconvénient.»
 
Pour les Turcs les plus laïcs, l’essor des télévangélistes est intimement lié à l’AKP, le parti islamo-conservateur du président turc, Reccep Tayyip Erdogan. Ces opposants, qui critiquent la «marchandisation» de la foi qu’entraînent ces programmes, voient en eux les fruits du capitalisme effréné mis en place par l’AKP, au pouvoir depuis 2003. Ils accusent les télévangélistes d’exploiter les pulsions de l’électorat turc, une pratique commune de l’AKP. Pour éviter cette instrumentalisation, Feyza Akinerdem préconise la création d'un dialogue «plus accessible» et «plus égalitaire», où l'écart de salaire entre animateurs vedettes et techniciens serait amplement diminué et «satisferait la curiosité des gens concernant leur foi».
 

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