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Syrie : le poids du facteur musulman dans les stratégies russe et chinoise

La Russie et la Chine soutiennent la Syrie de Bachar al-Assad. Si les raisons de ce soutien sont multiples, un élément entre en compte : leur importante communauté musulmane et leur rapport au monde musulman.
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France Télévisions
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Des musulmans ouïgours prient à Kashgar, dans le Xinjiang (Chine). (GO TAKAYAMA/AFP)
Sur Géopolis, nous évoquions il y a peu la façon de contourner un veto russe à l’ONU. Mais alors que le Congrès américain planche sur de la question de l’intervention en Syrie, la Russie et la Chine maintiennent leur position de fidèles alliés du régime syrien. Intérêts géostratégiques, méfiance vis-à-vis de l’Occident... plusieurs raisons de ce soutien sont régulièrement citées. Mais un autre élément entre dans la balance : leurs populations musulmanes et leur rapport à l'islam.

Russie comme Chine, « tous deux ont une frontière avec le monde islamique et abritent une nombreuse communauté musulmane », analysait en mars 2001 le chercheur Viatcheslav Avioutskii dans un article publié par l’Institut international d'études stratégiques. Pour la Russie, le Nord-Caucase, la Volga et les Ourals, et le Xinjiang pour la Chine. La Route de la soie, voie commerciale reliant la Chine à l'Asie-Mineure, a participé de la diffusion de la religion musulmane sur cette vaste zone au cours de l'histoire.

Des communautés musulmanes importantes
Dans Les Clés du Moyen-Orient, le chercheur Thierry Kellner rappelle que les relations entre la Chine et le monde musulman remontent à fort longtemps. Que ce soit par la Route de la soie ou par voie maritime, les deux mondes ont beaucoup échangé et une partie des Hans (l’ethnie principale en Chine) s’est convertie à l’islam, devenant les Hui, une minorité reconnue. D’autre part, au nord-ouest de l’empire du Milieu, la région autonome du Xinjiang (aussi connue comme le Turkestan chinois) abrite les Ouïgours, un peuple musulman régulièrement dans l’actualité pour ses ambitions sécessionistes. La grande majorité des musulmans chinois sont sunnites.

En Russie, les anciennes républiques soviétiques du Caucase abritent une population musulmane. Puissance orthodoxe, le pays compte près de 20% de musulmans dans sa population, en grande majorité sunnites.

La Russie craint une poussée islamiste...
Après ses guerres en Afghanistan (dans les années 1980) et en Tchétchénie (début des années 2000), où elle a mobilisé contre elle les forces sunnites, la Russie souhaite éviter d'embraser à nouveau le monde musulman. Néanmoins, le Kremlin mène une politique pro-chiite, que ça soit dans la Tchétchénie de Kadyrov ou en soutenant la Syrie et l'Iran.

Interrogé par Slate, le chercheur Thomas Gomart, directeur de l’unité Russie/NEI de l’institut français de relations internationales (IFRI) parle de considérations essentiellement géopolitiques. La Russie redoute « une poussée islamiste et la formation d’un front panislamique qui s’étendrait du Caucase aux frontières orientales de la Communauté des états indépendants et de l'Asie centrale », explique le chercheur.

En bref, pour Moscou, la chute du régime de Damas serait synonyme d’une montée de l’islamisme risquant de s’étendre à son territoire. Comme l’expliquait fin août le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, les tentatives d'intervention armée en Syrie conduiront à « une destabilisation plus grande encore du pays et du reste de la région ».

Des musulmanes russes à Kazan (MAKSIM BOGODVID/RIA NOVOSTI/AFP)

... Mais Moscou s'affirme comme «puissance musulmane»
En 2010, dans un essai intitulé La stratégie musulmane de la Russie, l’historien américain Walter Laqueur expliquait que « si la Russie a une stratégie globale vis-à-vis de l’islam et du monde musulman, celle-ci est pleine de contradictions et ne peut être comprise qu’à travers la vision qu’ont les Russes de leur place dans le monde aujourd’hui et dans les années à venir. Il y a une contradiction constante entre un sentiment d’inutilité et un sentiment de supériorité, celui d’avoir une mission à remplir (...). Ses relations avec le monde musulman regorgent de contradictions de ce genre. D’un côté, la Russie est convaincue qu’elle doit s’efforcer de mettre en place une alliance avec les pays islamiques ou du moins avec certains d’entre eux (surtout la Turquie et l’Iran – les pays arabes figurent généralement en dernière position et le Pakistan n’y figure même pas). D’un autre, elle est profondément méfiante. » Et de conclure d’une citation empruntée au tsar Alexandre III : « La Russie (de Poutine) n’a que deux alliés fiables, son infanterie et son artillerie. »

Cependant, Vladimir Poutine fut le premier chef d’un Etat à majorité non musulmane invité à prendre la parole au sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI)  regroupant cinquante-sept Etats musulmans  en 2003. Pour le chef de l'Etat russe, entretenir de bonnes relations avec le monde islamique est crucial, au point d’affirmer ce jour-là que « la Russie est une puissance musulmane ».

La Chine accuse les Ouïgours de terrorisme...
Le 1er juillet dernier, les médias officiels chinois accusaient [en anglais] les rebelles syriens d’être à l’origine des derniers troubles au Xinjiang, cette grande province autonome du nord-ouest du pays peuplée de Ouighours. Depuis les attentats du 11-Septembre 2001, la Chine relie les vélléités d’indépendance de cette ethnie musulmane aux réseaux du djihadisme international dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ».

Des musulmans ouïgours à Urumqi, capitale du Xinjiang (Chine) (STR / ZH0027 / AFP CHINA XTRA)

Cette stratégie reste dans la droite ligne de la véritable toile tissée par Pékin autour de la province. Selon l’analyse de Thierry Kellner, spécialiste de la Chine au Brussels Institute of Contemporary China Studies (BICCS), « Pékin a cherché à établir un véritable “cordon sanitaire” autour du Xinjiang, en développant des liens de sécurité tournés contre “les séparatistes” ouïgours avec ses voisins centre-asiatique et russe mais aussi avec d’autres Etats contigus à son territoire comme le Pakistan, le Népal ou l’Afghanistan. »

...Mais Pékin tente de ménager les sensibilités
La politique que mène la Chine vie-à-vis du monde musulman est celle d'un équilibriste. Tout en mettant en avant la «minorité ethnique» des Hui  des Han islamisés à partir de l’époque mongole  comme une vitrine de l’Islam en Chine à destination de ses partenaires du Moyen-Orient, le pays essaie de ménager la chèvre et le chou. Aussi, face à la crise syrienne, les dirigeants chinois voient d’un très bon œil la Russie mener la danse des soutiens du régime de Bachar al-Assad, explique le Thierry Kellner. « Historiquement, la Chine a tenté de se placer à équidistance de tous les acteurs de la région », rappelle le chercheur. « Ainsi, elle maintient de bonnes relations avec l’Iran alors même que les Etats du golfe Persique, en conflit larvé avec Téhéran, sont pour elle des partenaires stratégiques essentiels ».

Au vu des intérêts géostratégiques en place, il est difficile d'affirmer que les stratégies de la Russie et de la Chine vis-à-vis de Damas ne sont que liées à leur rapport au monde musulman. Néanmoins, on ne peut pas en faire l'impasse.

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