"Les combats se déroulent loin de nous" : les journalistes contraints de rejoindre l'Irak après l'intervention du régime syrien témoignent

Plusieurs journalistes occidentaux ont dû quitter dans la précipitation le Kurdistan syrien après l'accord passé entre les Kurdes et le régime de Bachar Al-Assad, lundi. Ils craignent d'être ciblés par l'armée syrienne. Franceinfo les a interrogés.

Des journalistes couvrent l\'offensive turque en Syrie à Sanliurfa, côté turc, le 10 octobre 2019.
Des journalistes couvrent l'offensive turque en Syrie à Sanliurfa, côté turc, le 10 octobre 2019. (MAHMUT SERDAR ALAKUS / ANADOLU AGENCY)

Partir ou rester ? Depuis plusieurs jours, plusieurs journalistes occidentaux ont dû se retirer à contre-cœur du nord-est de la Syrie après que les Kurdes ont signé, lundi 14 octobre, un accord historique avec l'armée syrienne de Bachar Al-Assad pour faire face à l'offensive turque. Jusqu'ici, cette zone était contrôlée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à dominante kurde, et les journalistes pouvaient y travailler sans courir de risque majeur pour leur sécurité sur place.

Mais cette nouvelle alliance rebat complètement les cartes des forces en présence. Considérés comme illégaux et indésirables par le régime syrien, les journalistes ne peuvent plus travailler au plus proche de la ligne de front et craignent d'être arrêtés et ciblés par des soldats de Bachar Al-Assad et de ses alliés. Certains ont décidé de se retirer au Kurdistan irakien, à Erbil notamment. 

"Tout le monde était parti"

Allan Kaval et Laurence Geai du Monde, se trouvent dans la ville de Derik, dans le nord-est de la Syrie, près de la frontière turque, quand ils apprennent dimanche que les choses bougent sur la zone de front. "Nous étions en train d'enquêter sur les circonstances de la mort d'une responsable politique kurde quand nous avons appris qu'il y avait eu une frappe importante à Ras Al-Aïn [une autre ville syrienne frontalière avec la Turquie] qui avait tué plusieurs civils, raconte Allan Kaval. Nous sommes rentrés à Kameshli [capitale de la région autonome du Kurdistan syrien] pour voir les blessés à l'hôpital, et on s'est rapidement rendus compte que tout le monde était parti." L'hôtel Assia de Derik, où de nombreux journalistes logent habituellement, est vide.

La situation est incertaine, mais les journalistes apprennent par téléphone que le régime syrien est en train de se déployer. Ils décident de partir à la frontière entre l'Irak et la Syrie pour se réfugier côté irakien. "On savait, vu l'ambiance et les déclarations des Kurdes – qui expliquaient aux Américains que s'ils partaient, ils allaient devoir faire appel au régime syrien –, que ça serait compliqué", décrit-il.

On était dans l'incertitude. Un changement d'autorité était en train de se passer sous nos yeux mais nous ne savions pas quelle serait son étendue.Allan Kaval, envoyé spécial du "Monde"à franceinfo

Pour travailler au Kurdistan syrien, Allan Kaval et Laurence Geai ont obtenu un permis de travail de la part des Kurdes. Ce permis n'est toutefois pas légitime aux yeux du régime syrien, qui considère la présence de journalistes étrangers dans la zone comme illégale. Certains correspondants craignent notamment d'être arrêtés, voire enfermés dans les geôles de Damas.

"On a préféré partir car c'était trop dangereux. On ne savait pas si ce déploiement syrien conduirait à des arrestations, un retour massif des services de sécurité, de l'armée, un changement d'autorité aux checkpoints...", étaye Allan Kaval. D'autant que la menace jihadiste plane aussi. Depuis le début de l'offensive turque, plusieurs camps de réfugiés ont été évacués, dont certains détenaient des jihadistes et proches de jihadistes.

Les communications coupées

Wilson Fache, correspondant pour plusieurs médias au Moyen-Orient, se souvient aussi précisément de ce moment. Il est à Qamichli lorsqu'il entend un journaliste de BBC News conseiller à tout le monde de partir. "Il nous a dit : 'Si ça se trouve, le régime syrien est ici dans deux heures !'", cite-t-il.

C'était le chaos, personne ne savait ce qu'il se passait, notre chauffeur ne voulait pas partir. On a dû changer de voiture à un checkpoint kurde abandonné par crainte de l'arrivée du régime syrien.Wilson Fache, journaliste indépendantà franceinfo

Sur place, Wilson Fache a beaucoup de mal à obtenir des informations. Il tente à plusieurs reprises de changer de téléphone mais c'est le black-out. "Normalement, en Syrie, je n'ai aucun problème. Mais là, au moment de l'accord, il n'y avait plus de 3G. J'ai dû dépenser 60 euros en trois secondes pour une communication", décrit-il, évoquant l'hypothèse que la manœuvre vient sans doute du régime syrien et des Russes. 

J'ai l'habitude de travailler au Moyen-Orient, j'ai déjà été pris pour cible par des drones, des voitures piégées et des snipers, mais au moins je savais où je mettais les pieds. Ici, les acteurs ont changé d'un coup, on ne sait plus qui appartient à quel camp.Wilson Fache, journaliste indépendantà franceinfo

Selon lui, même les journalistes les plus aguerris choisissent de quitter la ligne de front. "C'était une bonne indication pour moi que c'était la bonne décision."

"La situation est extrêmement volatile"

Comme leurs collègues, Stéphanie Pérez, Nicolas Auer, Yan Kadouch et Massoud Hamid, l'équipe envoyée par France 2, décident aussi de se réfugier côté irakien. Dimanche, alors qu'ils accompagnent un convoi de civils kurdes à Ras Al-Aïn, ils sont pris pour cible. Selon un dernier bilan, quatorze personnes ont été tuées et une vingtaine d'autres blessées. "Malgré cela, on aurait bien voulu rester, car j'aurais voulu enquêter sur le convoi frappé", raconte Stéphanie Pérez. "Mais la situation est extrêmement volatile, on ne sait pas si une fois qu'on passe un checkpoint il ne sera pas repris par une autre force à notre retour." 

Autre problème : les journalistes sont contraints de s'éloigner de la ligne de front et ne peuvent plus suivre les combattants. "On ne peut pas être intégrés à l'armée de Bachar Al-Assad, elle ne veut pas de nous. Les Turcs choisissent ceux qu'ils emmènent, et les Kurdes ne veulent pas pour le moment nous donner accès aux camps et aux prisons", explique Stéphanie Pérez.

Nous sommes au milieu d'un ensemble explosif et nous sommes des cibles.Stéphanie Pérez, journaliste à France 2à franceinfo

Les informations sont aussi plus difficiles à recouper et à vérifier. "Ni les Turcs ni les Syriens ne communiquent véritablement et les Kurdes nous donnent des informations mais tout n'est pas vérifié", déplore la journaliste. Même impression pour Allan Kaval : "On est submergés par des informations invérifiables, parfois fausses, et le chaos favorise la rapidité avec laquelle les rapports de force évoluent."

"Aucun endroit n'est sécurisé dans la guerre, mais généralement on se met dans un camp et on avance en connaissance de cause et sur les conseils militaires. Là, on est dans la nature et des cibles de choix", reprend Stéphanie Pérez.

Une couverture partielle du conflit ?

Pour plusieurs journalistes, ce retrait aura des conséquences sur la couverture du conflit et sur les preuves de responsabilités des uns et des autres. "Il y a plein de choses que je faisais avant que je ne pourrai plus faire. Je veux éviter de tomber sur un checkpoint du régime, explique Allan Kaval. On aura moins de moyens de voir exactement ce qu'il se passe, comment se font les deals, plus de mal à comprendre ce qu'il se passe sur le front."

Pour des raisons de sécurité et d'accessibilité, les journalistes pourraient ne couvrir qu'une partie du conflit. "Le récit sera fait d'un seul côté, et il sera forcément incomplet", reprend Wilson Fache. "On n'a pas les moyens de constater nous-mêmes l'étendue du conflit et le moment où il se déroule. Les combats se déroulent loin de nous", renchérit Stéphanie Pérez.

La quasi absence de journalistes pourrait signifier que des crimes vont être commis en toute impunité avec personne pour les documenter.Wilson Fache, journaliste indépendantà franceinfo

Toutefois, des journalistes kurdes, syriens et irakiens sont toujours présents dans ces zones dangereuses pour les Occidentaux, et continuent de couvrir le conflit. "On ne sait pas ce qu'il va se passer pour eux si le retour du régime est total", déplore Allan Kaval. Jeudi 17 octobre, les autorités kurdes en Syrie ont accusé la Turquie d'utiliser du napalm et du phosphore contre les civils dans le nord du pays. Ce qui n'est pour l'instant par confirmé par l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), qui dispose d'un vaste réseau de sources sur le terrain. Aucun journaliste contacté par franceinfo n'a pu se rendre sur place et vérifier la situation.