Irak et Syrie: quand les djihadistes font du tourisme

L’organisation islamiste ultra-radicale Etat islamique (EI), déjà connue pour ses exactions entre enlèvements, lapidation, décapitation ou flagellation de ses adversaires, entend promouvoir… le tourisme dans la région à cheval entre la Syrie et l’Irak. Une région dont elle a pris le contrôle ces derniers mois.

Un militant islamiste brandit un drapeau djihadiste quelque part en Irak (23-8-2013). Image tirée d\'une vidéo postée sur Youtube. 
Un militant islamiste brandit un drapeau djihadiste quelque part en Irak (23-8-2013). Image tirée d'une vidéo postée sur Youtube.  (AFP - Youtube)
Elle organise ainsi deux fois par semaine des voyages touristiques entre Racca, dans le nord de la Syrie, et la province d'Anbar, dans l'ouest de l'Irak, à bord de bus. Lesquels arborent l’étendard noir des djihadistes.

Pour sa lune de miel, l’islamiste tchétchène Abou Abdel Rahmane, 26 ans, a offert à sa seconde épouse de visiter le «califat» d'Irak et de Syrie à bord du premier bus de tourisme affrété par EI. «Les djihadistes sont des romantiques. Juste après son mariage, Abou Abdel Rahmane a emmené sa femme syrienne à Anbar» en Irak, explique avec ironie, Hadi Hamadé, un militant opposé au régime d’Assad tout en étant hostile aux islamistes. L’homme, qui a livré son témoignage à l’AFP via internet, vit à Racca et utilise un pseudonyme pour des raisons de sécurité.

Dans le bus, les deux amoureux n'ont toutefois pas pu s'asseoir côte-à-côte. Les femmes devaient rester à l'arrière et les hommes à l'avant. Pendant toute la durée du trajet, le chauffeur a diffusé des chants djihadistes.
 
Selon Hadi Hamadé, «le voyage commence à Tal Abyad (à la frontière avec la Turquie)et se termine dans la province irakienne d'Anbar». «Vous pouvez descendre où bon vous semble et, bien sûr, vous n'avez pas besoin de passeport. Pour autant, le voyage n'est pas gratuit. Le prix varie en fonction du trajet», souligne le militant.
 
Militants islamistes armés circulant dans des véhicules à Alep (nord de la Syrie) le 19 juillet 2014.
Militants islamistes armés circulant dans des véhicules à Alep (nord de la Syrie) le 19 juillet 2014. (AFP - Ahmed Deeb)

La fin des «frontières héritées du capitalisme»
Avant de proclamer le «califat» fin juin 2014, les djihadistes avaient annoncé la fin des «frontières héritées du colonialisme» en ouvrant symboliquement une route entre l'Irak et la Syrie. L'EI est né en Irak en 2006 avant de s'étendre en Syrie avec le début de la rébellion contre le régime de Bachar al-Assad en 2011. L’organisation contrôle aujourd’hui les provinces de Deir Ezzor et Racca, dans le nord et l'est de la Syrie, ainsi que des territoires irakiens au nord et à l'ouest de Bagdad.

Selon Abou Qoutaiba al-Hamadi, un rebelle de la région de Deir Ezzor, ces périples ont débuté juste après la proclamation du califat. «La majorité de ceux qui profitent de ces bus sont des djihadistes étrangers. Ils communiquent entre eux en anglais et s'habillent à la mode afghane», a-t-il raconté à l'AFP. «Dans chaque bus, il y a un traducteur qui sert de guide. Les passagers n'ont pas d'armes mais les bus sont escortés par des véhicules avec des combattants armés», précise-t-il.
           
«Les tours en bus ont lieu deux fois par semaine, les mercredi et dimanche. Cela fonctionne comme n'importe quelle compagnie de tourisme à part le fait que les bus circulent uniquement dans la région sous contrôle de l'EI», raconte Abou Ibrahim al-Raqawi, un autre militant de Racca, joint lui aussi via internet.

Selon cette source, ces bus sont également «populaires» chez les Syriens qui ont des parents en Irak. «Beaucoup d'habitants de la région ont des liens tribaux transfrontaliers et ils utilisent ces bus pour voir leur famille», explique-t-il.  De nombreuses tribus sont en effet implantées dans des zones frontalières dans des pays différents : Jordanie, Syrie, Irak et Arabie Saoudite.
 
Les véhicules d’EI sont aussi empruntés par «ceux qui font du commerce ou par d'autres qui veulent tout simplement oublier pendant quelques jours les bombardements en Syrie».