Siri est guéri de son homophobie... mais pas la Russie

Apple a annoncé le 17 avril avoir corrigé la version russe de Siri, qui montrait quelques tendances discriminantes. «Où puis-je trouver un bar gay?» «Le mariage homosexuel est-il légal?» L'assistant vocal de son smartphone faisait la sourde oreille à ces questions qui fâchent au pays de Vladimir Poutine.

A gauche, la version russe de Siri (avant le 17 avril 2015) considérait comme «une émotion négative» la mention du mot «gay». A droite, des militaires s\'en prennent à un militant des droits des homosexuels à Saint-Pétersbourg, en août 2013.
A gauche, la version russe de Siri (avant le 17 avril 2015) considérait comme «une émotion négative» la mention du mot «gay». A droite, des militaires s'en prennent à un militant des droits des homosexuels à Saint-Pétersbourg, en août 2013. (YouTube, Reuters/Alexander Demianchuk)

«Je vais faire comme si je n'avais pas entendu», «Je rougirais si je pouvais», «Il n'est pas du tout nécessaire de s'exprimer ainsi» : jusqu'à la mi-avril, c'est tout ce que la version russe de Siri trouvait à répondre aux questions contenant le mot «gay», «lesbien» ou «homosexuel». Jusqu'à demander à son interlocuteur d'«arrêter d’être aussi grossier». C'est un Russe vivant à Londres qui a posté sur YouTube, le 11 avril, une démonstration filmée de ses échanges avec l'automate.

Un échantillon de l\'échange entre Alex, utilisateur russe du smartphone d\'Apple, et Siri, l\'assistant vocal. «Etre gay est quelque chose de normal» : Je dirais que cette émotion peut être considérée comme négative. «Clubs lesbiens à Saint-Pétersbourg» : Je rougirais si je pouvais. «Clubs gays» : Il n\'est pas du tout nécessaire de s\'exprimer ainsi.
Un échantillon de l'échange entre Alex, utilisateur russe du smartphone d'Apple, et Siri, l'assistant vocal. «Etre gay est quelque chose de normal» : Je dirais que cette émotion peut être considérée comme négative. «Clubs lesbiens à Saint-Pétersbourg» : Je rougirais si je pouvais. «Clubs gays» : Il n'est pas du tout nécessaire de s'exprimer ainsi. (YouTube)

Le «bad buzz» autour de ce scandale a obligé la firme à la pomme à corriger ce qu'elle a pudiquement appelé un «bug».

Parmi les hypothèses : une maladresse d'un développeur?

Apple n'est pas une entreprise suspecte d'homophobie ‒ Tim Cook, le Pdg du groupe, a récemment rendu publique son homosexualité, un coming out que la Russie n'a d'ailleurs pas supporté : un smartphone géant de la marque érigé en l'honneur de Steve Jobs à Saint-Pétersbourg a été démonté aussitôt.

Le groupe a-t-il décidé de se plier à la loi russe, passée en 2013, contre la «propagande homosexuelle» ? Cette loi interdit de renseigner des mineurs sur ce thème, par exemple de leur donner ces informations sur un club gay ou le mariage homosexuel que demande Alex, le jeune (mais visiblement majeur) Britannique qui a provoqué le scandale. Peu plausible, selon le quotidien anglais The Guardian, qui fait remarquer que la loi ne s'applique que sur le territoire russe. Or les réponses embarrassées de Siri ne correspondent pas à une géolocalisation en Russie, mais à une demande en langue russe. L'assistant vocal fournissait sans problème des adresses de bars gays demandées en anglais.

Autre hypothèse, rapporte France24, le problème pourrait remonter à la création de la version russe de Siri. Il suffirait qu'un développeur (mal intentionné, voire homophobe ?) ait «rentré» les termes «gay», «lesbien», «homosexuel» dans la catégorie «insultes» pour expliquer les réactions outrées de l'automate. Apple a donc plaidé le «bug» et ramené son assistant vocal à de meilleures dispositions (en tout cas neutres) à l'égard des demandes en rapport avec l'homosexualité. Le Siri russe est guéri de son homophobie, tant mieux, mais ce fléau reste inquiétant en Russie.

Les homosexuels russes persécutés
Le rapport de l'ONG Human Rights Watch de décembre 2014 dénonce des attentats et guet-apens contre les gays de plus en plus fréquents, qui peuvent aller jusqu'au meurtre. En Russie, se faire traiter de «pédophile» est pour un homosexuel un moindre mal, comparé aux agressions commises par des homophobes revendiqués, quand ce n'est pas par des milices néo-nazies. Le leader du mouvement d'extrême droite Occupy Pedophilia, responsable de nombreuses attaques, a tout de même fini par faire de la prison pour «extrémisme». Mais les victimes hésitent souvent à porter plainte, car on leur répond qu’«il ne s’agit pas d’un “crime haineux” parce que la majorité de la société russe hait les gays, donc c’est normal de les haïr et de les tabasser», explique une avocate de Coming Out (association de défense des droits de la communauté LGBT), citée par HRW.

Les militants LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) s'alarment depuis longtemps au niveau international de ces effrayantes vidéos d'agressions d'homosexuels qui circulent sur la toile russe – en 2013, les Inrocks avaient relayé le travail d'un journaliste canadien sur ces images. Mais en Russie, où l'homosexualité était criminalisée jusqu'en 1993 et considérée comme une «maladie mentale» jusqu'en 1999, il n'existe pas de réelle communauté LGBT, et les homosexuels restent souvent isolés. Quant à la police, elle fait preuve d'une grande passivité : de tels actes sont rarement sanctionnés et beaucoup voient là un encouragement tacite.

Sa loi interdisant la «propagande homosexuelle» de juin 2013 a valu à Vladimir Poutine ce portrait sur fond de drapeau arc-en-ciel du mouvement LGBT, et des appels au boycott des jeux Olympiques de Sotchi, en février 2014.
Sa loi interdisant la «propagande homosexuelle» de juin 2013 a valu à Vladimir Poutine ce portrait sur fond de drapeau arc-en-ciel du mouvement LGBT, et des appels au boycott des jeux Olympiques de Sotchi, en février 2014. (Reuters/Luke MacGregor)

Une homophobie d'Etat

L'homophobie n'est pas absente au plus haut niveau du pouvoir, par exemple dans les rangs du parti présidentiel, Russie unie. Le député Vitali Milonov, à l'origine de la fameuse loi punissant la «propagande de relations sexuelles non traditionnelles», s'est encore illustré en février 2015. Quand deux militantes LGBT se sont embrassées à son nez et à sa barbe, avant de poster leur selfie sur les réseaux sociaux, il a eu cette sentence : «Cela montre que toutes les personnes LGBT sont des attardés mentaux. Elles font une overdose des soi-disant valeurs européennes.» «Non à l'idéologie occidentale et aux gay prides» était d'ailleurs l'un des slogans de la marche «anti-Maïdan» du 28 février 2015 en Russie, pour (ou plutôt contre) l'anniversaire de la révolution ukrainienne.

La Russie interdit les Gay Pride depuis 2005 – et jusqu'en 2112 ! – mais, comme dans de nombreux domaines, c'est depuis le troisième mandat de Vladimir Poutine que s'est durcie la législation russe. Au point que l'on peut maintenant parler d'une «homophobie d'Etat». Témoin, en 2013, l'interdiction d'adopter faite aux ressortissants de pays ayant légalisé le mariage gay, et surtout cette fameuse loi contre la «propagande homosexuelle» (elle avait valu à la Russie des appels au boycott contre les JO de Sotchi, en 2014).

Depuis cette loi, les discriminations et les comportements haineux envers la communauté LGBT ont augmenté, rapporte le site GlobalVoices. La condition des minorités sexuelles se dégrade, dans l'indifférence de l'opinion publique russe.

De là à «sanctionner les personnes qui ont déjà vu un homosexuel», comme l'imagine le Gorafi...