L'Eglise orthodoxe russe en crise licencie ses «électrons libres»

Quelques jours avant Noël, que la Russie fête le 7 janvier, le Patriarcat de Moscou a fait parler de lui en écartant deux figures atypiques – bien qu'opposées. Une réponse à la crise que traverse l'Eglise orthodoxe russe, avant la publication de son nouveau catéchisme?

Kirill, patriarche de Moscou et de Russie, au gala de Noël du Kremlin, le 8 janvier 2016.
Kirill, patriarche de Moscou et de Russie, au gala de Noël du Kremlin, le 8 janvier 2016. (Dmitry Savostianov/NurPhoto/AFP)

Un Noël orthodoxe morose en cette année 2016, sur fond de crise économique et des tensions liées au conflit ukrainien. Lors d'une messe en la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, le patriarche Kirill a appelé à prier pour la paix en Ukraine en présence du Premier ministre Dmitri Medvedev. Vladimir Poutine, lui, s'était rendu dans la région de Tver, où ses parents ont été baptisés, à 700 km de là. Le lendemain, le Patriarche était la vedette du gala de Noël au Kremlin.

Tchapline et Tchapnine, des presque homonymes aux idées opposées
Peu auparavant, fin décembre 2015, le Patriarcat de Moscou a pris une décision très commentée en relevant de leurs fonctions deux figures atypiques de l'Eglise orthodoxe russe. Vsevolod Tchapline, qui dirigeait le département synodal de coopération entre l'Eglise et la société et représentait l'Eglise orthodoxe au Conseil interreligieux de Russie, et Sergueï Tchapnine, rédacteur en chef de la Revue du Patriarcat de Moscou, ont tous deux été remerciés à quelques jours d'intervalle. Tchapline (orthographié Chaplin à l'anglaise) et Tchapnine (Chapnin), deux personnalités presque homonymes mais aux positions diamétralement opposées.

Tchapline, le réactionnaire habitué des déclarations fracassantes
Le premier, Vsevolod Tchapline, a souvent défrayé la chronique avec des prises de position réactionnaires et outrancières, notamment sur les questions sociétales. L'homosexualité à interdire, les femmes russes, qui «ressemblent à des streap-teaseuses», à rhabiller sur le modèle sur leurs concitoyennes tchétchènes... 

Les Pussy Riot, en leur temps, ont commis «un crime pire qu'un meurtre», et le film Leviathan ne faisait qu'obéir aux clichés réandus en Occident : «Vodka, fornication confuse, système étatique terrifiant, Eglise horrible»... Impossible de recenser ses diatribes, trop nombreuses. L'archiprêtre aimait aussi mettre en avant les qualités de Joseph Staline. «Sur dix déclarations de prêtres, les huit dont vous allez vous souvenir sont signées Vsevolod Tchapline», résumait un éditorialiste russe cité par le journal Courrier international. 

Récemment, l'archiprêtre s'était tout de même gardé de jeter l'anathème sur un calendrier des popes posant avec leur chat. Il n'y voyait «pas grand péché», non plus que dans cette collation au MacDo (croquée ci-dessous par le célèbre caricaturiste Elkine) qui avait beaucoup fait jaser sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas un innocent hamburger qui aurait motivé son éviction.

#Духовные #Cкрепы #Чаплин #Russia. pic.twitter.com/TgtVss40Iq
Ce proche du patriarche Kirill a-t-il fini par aller trop loin en soutenant que l'intervention russe en Syrie est une «guerre sainte» ? Il souligne avoir plutôt parlé d'une «lutte sacrée» contre le terrorisme, mais l'ecclésiastique a l'habitude de manier la parabole guerrière (tweet ci-dessous : «Un chrétien ne doit pas être un boutiquier, mais un guerrier.») 

https://twitter.com/tvrain/status/687024055376023552

L'archiprêtre a aussitôt lancé une pétition pour étendre les pouvoirs des communautés ecclésiastiques et instaurer des élections au sein de l'Eglise. Sur sa page Facebook, Vsevolod Tchapline s'est plaint d'être censuré par les médias (lien en russe), sans doute «sur ordre direct du Patriarche» ou de l'administration présidentielle, suppose-t-il. De façon assez ironique, les médias d'opposition tels que Snob.ru, la radio Echo de Moscou et la chaîne Dojd'/TvRain sont les seuls à avoir relayé son mécontentement. TV Dojd' l'a ainsi invité à s'exprimer lors de l'émission «A Hard Day's'NIght», comme elle l'a également fait pour Sergueï Tchapnine. 

Tchapnine, le journaliste «connu pour son esprit d'ouverture»
La tolérance n'est donc pas la qualité chrétienne première de Vsevolod Tchapline, au contraire de son presque homonyme. Sur les «qualités de Staline», tous deux sont en désaccord aussi puisque le second avait jugé dans une interview, à propos d'un oligarque orthodoxe qui inaugurait un monument au «petit père des peuples», que celui-ci «transgressait les canons orthodoxes». Si les causes du limogeage du premier restent relativement obscures, elles semblent plus claires dans le cas du second. 


L'ex-rédacteur en chef de la Revue du Patriarcat de Moscou aurait été remercié à la suite d'un rapport au centre Carnegie de Moscou sur «L'orthodoxie dans l'espace public : guerre et violence, héros et saints». Mais dans un entretien avec Colta.ru (lien en anglais), lui-même attribue ses ennuis à un article très critique envers l'Eglise russe paru dans une revue éditée aux Etats-Unis, First Things. Il y affirme que «le journalisme en Russie est en train de mourir sous nos yeux, le séculier comme le religieux» (lien en russe). 

Sergueï Tchapnine était avec Vsevolod Tchapnine l\'invité de la  chaîne indépendante Dojd\' ou TV Rain le 12 janvier 2016.
Sergueï Tchapnine était avec Vsevolod Tchapnine l'invité de la  chaîne indépendante Dojd' ou TV Rain le 12 janvier 2016. (Dojd'/TV Rain, capture d'écran)

Sergueï Tchapnine déplore un «glissement à droite» de l'Eglise dans sa façon de favoriser le patriotisme et les valeurs traditionnelles «en coordination avec la propagande du gouvernement», et dénonce un retour à une vision impériale

Une Eglise purgée de ses «électrons libres» ?
Selon l'analyse de Sergueï Tchapnine, le concept de «russkii mir», «monde russe», archétype supposé commun aux peuples slaves, donc aussi ukrainien et bélorusse, traduit «une orthodoxie en train de devenir une religion politique». Limoger ces deux personnalités qui représentent au sein de l'Eglise des extrêmes opposés témoigne, selon les commentateurs, d'une volonté de la purger de ses électrons libres.

Une façon de «lisser» son image avant de présenter le nouveau catéchisme, attendu pour début février ? Il devrait donner une importance plus grande aux relations entre l'Eglise et l'Etat, l'ancien domaine de Vsevolod Tchapline, que celui-ci jugeait «mauvaises». Elles seront désormais confiées à un laïc, Vladimir Legoyda, journaliste et professeur à l'institut d'Etat des relations internationales de Moscou. Quant à ses fonctions au sein du Conseil interreligieux, elles seront assumées par le métropolite Hilarion.

Dépeint comme cultivé, polyglotte et mélomane, ce métropolite connu comme l'homme de confiance du patriarche Kirill sillonnait l'Europe pendant le conflit ukrainien, rapporte un article de Slate
pour la mettre en garde contre le fascisme à ses portes avec les Ukrainiens du Maïdan, et dénoncer des violences commises contre des églises orthodoxes. 

Kirill, «le bras religieux» du nationalisme de Poutine 
Le Patriarche de Moscou et de Russie, chef de l'Eglise orthodoxe, est devenu l'allié numéro un de Vladimir Poutine non seulement dans sa défense des valeurs traditionnelles, mais aussi dans sa politique nationaliste, développe Slate. Une attitude «sans doute conforme à la tradition byzantine et à l’histoire de la Russie impériale où le patriarche jouit d’un double pouvoir spirituel et politique», mais qui déçoit après l'espoir d'ouverture que cet «intellectuel brillant» représentait à son élection, en 2008.

La plus haute autorité religieuse russe s'est muée en 2012 en «cauchemar des Pussy Riot» (avant d'appeler à la clémence envers les trois pécheuses), selon le titre du portrait que lui consacraient alors les Inrocks. D'après Sergueï Tchapnine, la seule voix de l'Eglise russe à se faire entendre est celle du patriarche Kirill, car les autres ont peur de s'exprimer. 

Une rencontre au Kremlin entre le président Vladimir Poutine et le patriarche de Moscou, le 24 mai 2015. 
Une rencontre au Kremlin entre le président Vladimir Poutine et le patriarche de Moscou, le 24 mai 2015.  (Aleksei Nilosky/Ria Novosti/AFP)

L'Eglise orthodoxe, qui se veut la gardienne des valeurs traditionnelles, dénonce celles de l'Occident (droits de l'Homme, droits des homosexuels, mariage gay...) comme dangereuses pour les bases de la foi orthodoxe comme pour la société russe. Depuis la crise en Ukraine, un raidissement s'est fait sentir, même si le patriarche lui-même appelle régulièrement à la modération. 

L'Ukraine, enjeu politique et religieux
Kiev est le berceau historique de la religion orthodoxe depuis que le prince Vladimir s'est fait baptiser en 988. La capitale ukrainienne est restée inféodée au Patriarcat de Moscou malgré l'émergence d'une Eglise ukrainienne dissidente qui a pris de l'importance après les événements de Maïdan. La révolution ukrainienne a par ailleurs réveillé les dissensions historiques avec l'Eglise gréco-catholique «uniate» (de rite orthodoxe, mais de juridiction romaine). Arseni Iatseniouk, le Premier ministre ukrainien post-Maïdan, est par exemple un gréco-catholique pratiquant.

A quand une finance orthodoxe ?
Face à la crise économique – nouvelle dégringolade du rouble en ce début d'année 2016 – et aux difficultés russes avec l'Occident, le Patriarcat de Moscou renouvelle sa proposition de lancer ses propres services bancaires. Une finance orthodoxe sur le modèle de la finance islamique ? L'idée ressurgit régulièrement.

L'Eglise met en avant le côté «éthique» de cette proposition (l'orthodoxie interdisant l'usure, les prêts seraient sans intérêts). Une éthique qui n'est pourtant pas toujours la règle de la hiérarchie orthodoxe, réputée pour ses privilèges (exemption de taxes, propriétés restituées après la chute de l'URSS...). Un fonctionnement en effet resté proche de celui des temps impériaux... Quant au train de vie luxueux du patriarche Kirill, son goût pour les montres de luxe et les belles limousines, il est souvent comparé aux choix plus modestes du pape François.