Après le deuil, l'unité nationale du 4 novembre en Russie

Ce 4 novembre 2015, après le deuil national en hommage aux victimes du crash du Boeing A321 dans le Sinaï, la Russie serrait les rangs sous les drapeaux et les symboles patriotiques. Dans les grandes villes du pays, les cortèges ont fait le plein pour cette «Journée de l'unité nationale».

Un flashmob de parapluies aux couleurs du drapeau russe... twitté par la députée Ekaterina Svarovski.
Un flashmob de parapluies aux couleurs du drapeau russe... twitté par la députée Ekaterina Svarovski. (Twitter/@esvarovski)

Après le crash du Boieng russe dans le Sinaï le 31 octobre 2015, une journée de deuil national a été proclamée en Russie le dimanche 1er novembre. La ville de Saint-Pétersbourg, où devait atterrir l'A321, a prolongé ce deuil jusqu'au 3 novembre. Le lendemain, la «Journée de l'unité nationale» russe a débuté par une minute de silence en hommage aux 224 victimes. Une unité nationale jugée plus que jamais nécessaire (lien en russe) en ces temps difficiles, analyse le centre russe d'étude de l'opinion Vtsiom.

Des symboles religieux, politiques, ethniques...
En Russie, le 4 novembre est depuis dix ans l'occasion de gigantesques défilés dans les grandes villes du pays. Ruban de Saint-Georges (symbole de patriotisme devenu marqueur de soutien aux séparatistes pro-russes du Donbass), costumes nationaux variés et postures nationalistes extrêmes voisinent donc dans une «cohésion» plus ou moins bon enfant. A Moscou, un cortège démarrait à 10 heures, reliant la rue Tverskaïa à la place Teatralnaïa, où des chanteurs populaires donnaient un concert pour clore les festivités. Selon les forces de l'ordre, 85.000 personnes ont pris part dans la capitale à la marche «Nous sommes unis», organisée dans le cadre de cette journée. 
Costume national tcherkesse (Caucase) + ruban de Saint-Georges + icônes et emblèmes de l\'Empire russe + croix celtique...  = unité par-delà les opinions et les appartenances ?
Costume national tcherkesse (Caucase) + ruban de Saint-Georges + icônes et emblèmes de l'Empire russe + croix celtique...  = unité par-delà les opinions et les appartenances ? (REUTERS/Sergueï Karpukhin, Twitter/Philipp Kireev, REUTERS/Maxim Shemetov)

En marge, un autre défilé connu pour ne pas jouer l'unité mais la discorde : celui des nationalistes. A Moscou, il est cantonné depuis 2009 dans le quartier périphérique de Lioublino. Cette année, la municipalité avait restreint à 5.000 le nombre des participants, et arrêté «préventivement» le 3 novembre Dmitri Demouchkine, le leader d'une organisation nationaliste interdite, «les Russes». Organisée pour la première fois en 2009, la «Marche russe» tournait régulièrement à la manifestation anti-immigrés caucasiens. En 2014, pour cause de conflit dans le Donbass, la haine visait plutôt les Ukrainiens

Et les «Loups de la Nuit» ? Ils étaient là aussi, avec leur chef de meute et cofondateur de l'Antimaïdan, «le Chirurgien»...
Хирург #НочныеВолки #МыЕдины #Антимайдан #4ноября pic.twitter.com/C4uifZrmC4
Face à ces nationalistes de tous poils, quelques initiatives alternatives : les Antifa (pour «antifascistes») étaient présents (vidéo), et le mouvement Rossia molodaïa («Russie jeune») avait organisé une campagne contre la drogue (lien en russe), réunissant un millier de personnes, parmi lesquelles des médecins et d'anciens toxicomanes.

Les Polonais chassés de Moscou un 4 novembre 1612
Depuis 2005, le 4 novembre est un jour férié en Russie, qui commémore le soulèvement de Minine et Pojarski contre l'envahisseur polonais, en 1612. Est-ce réellement un 4 novembre que le marchand Kouzma Minine et le commandant Dmitri Pojarski, à la tête de milices populaires moscovites, ont libéré – avec l'aide de la Vierge de Kazan !  la Russie et mis fin au «Temps des troubles» ? Si la date est contestée par les historiens, l'événement semble reprendre pour les Russes une place perdue en 1917 au profit des commémorations de la Révolution d'octobre – célébrée, elle, le 7 novembre, malgré diverses tentatives pour en finir avec cet anniversaire et même le convertir à la gloire de la dynastie Romanov ! 


C'est en 2005 que Vladimir Poutine, désireux de renouveler les symboles nationaux, a réintroduit le 4 novembre dans le calendrier des jours fériés russes. Objectif : témoigner de (ou appeler à) la cohésion nationale au-delà des différences sociales, religieuses, ethniques... Le président russe s'est donc montré sur la place Rouge en compagnie des autorités chrétiennes, bouddhistes, musulmanes et bien sûr orthodoxes – et c'est au côté du patriarche Kirill qu'il a déposé une gerbe d'œillets rouges au monument à Minine et Pojarski.
Le président russe entouré des représentants des principales communautés religieuses, à Moscou, le 4 novembre 2015. 
Le président russe entouré des représentants des principales communautés religieuses, à Moscou, le 4 novembre 2015.  (REUTERS/Natalia Kolesnikova/Pool)
 
Cette fête un rien artificielle – mais pas plus que la «Journée de la famille, de l'amour et de la fidélité» inventée par l'épouse de Dmitri Medvedev quand il était président – a mis un certain temps à s'imposer. Le centre Levada a mené un sondage fin octobre (lien en russe) pour voir où en étaient les Russes avec le 4 novembre. Un sur deux en connaît la signification, mais un sur quatre seulement s'apprêtait à le fêter (le taux de réponses positives augmentant à mesure que se rapprochait la date de l'événement), contre 14% s'apprêtant à fêter le 7 novembre, et 55% «ni l'un ni l'autre».

Fierté nationale
Le sondage du Centre Levada portait aussi sur le sentiment de «fierté nationale». En quoi les Russes sont-ils fiers de leur pays en 2015 ? La proportion de ceux qui se disent «fiers de leurs forces armées» et «de la place de la Russie sur la scène internationale» est passée de 24% (pour les deux items) en mars 2015 à 35% et 30% (respectivement). L'institut de sondage note que l'écart entre ceux qui ressentent cette fierté nationale (70%) et ceux qui trouvent qu'il n'y a pas de quoi (20%) s'est creusé depuis 2014 (voir graphique) en faveur des premiers.


En 2012, il s'agissait encore, sur fond de tensions interethniques, de «contrer les tendances séparatistes de certaines régions», comme le disait en 2012 Oleg Rjechevskiy, directeur du Centre de l’histoire des guerres et de la géopolitique de l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences de Russie, pour promouvoir cette fête qui «ne s’adresse pas au passé, mais à l’avenir». Et en effet, avec l'annexion de la Crimée, la guerre en Ukraine, l'intervention militaire en Syrie et la mauvaise image de la Russie qui en découle sur la scène internationale, il est maintenant question de faire front contre l'Occident. «Tant que nous sommes unis, nous sommes invincibles», pouvait-on lire sur les pancartes. D'ailleurs, selon un autre sondage du centre Levada (lien en russe), les Russes sont de plus en plus nombreux à estimer qu'il ne faut pas accorder d'attention à l'opinion internationale et aux politiques occidentales, qu'ils jugent hostiles à 82%.

#4ноября 4 ноября - митинг в поддержку национального лидера Владимира Путина! https://t.co/Cc6PZBSHUxpic.twitter.com/KyefB3jZYl
La fête s'est ainsi transformée cette année en manifestation de soutien à la politique de Vladimir Poutine (à laquelle appelle le tweet ci-dessus). Le président russe vient d'atteindre un taux de satisfaction historique : 89,9% d'approbation, selon une enquête menée en octobre par le Vtsiom. Un record qui serait lié, selon les analystes, à l'intervention militaire en Syrie. En tout cas, une belle unité nationale...