Syrie : Bachar Al-Assad, tyran aux pieds d'argile

Alors que des négociations de paix se sont ouvertes en Suisse, le président syrien n'envisage pas de se retirer au profit d'une "transition" réclamée par l'opposition et ses alliées. Fort de progrès militaire, a-t-il vraiment repris la main ?

Bachar Al-Assad, le 19 janvier 2014, lors d\'un entretien avec l\'AFP, au palais présidentiel syrien, à Damas.
Bachar Al-Assad, le 19 janvier 2014, lors d'un entretien avec l'AFP, au palais présidentiel syrien, à Damas. (JOSEPH EID / AFP)

Bachar Al-Assad revient de loin. Contesté dans son pays depuis bientôt trois ans, donné battu à plusieurs reprises, poussé vers la sortie et menacé conjointement par les Occidentaux et les pays du Golfe, il a encore assuré lundi 20 janvier qu'il se représenterait aux prochaines élections présidentielles en Syrie, en juin. Son avenir à la tête du pays constitue d'ailleurs l'élément non-négociable de part et d'autre de la table des négociations de paix qui se sont ouvertes mercredi 22 janvier, à Montreux (Suisse). 

Cependant, bien qu'il soit parvenu à se maintenir à la tête de ce pays ravagé par trois ans de guerre civile, le président n'en est pas moins dans une situation extrêmement fragile. D'après le politologue Antoine Basbous, spécialiste du monde arabe contacté par francetv info, "Bachar Al-Assad a réussi à transformer des revendications sur les libertés civiles en une guerre confessionnelle au nom de laquelle il veut se maintenir au pouvoir." Un pouvoir toutefois en trompe-l'œil. 

 Une armée dépendante de ses alliées

"Il s'est maintenu au pouvoir parce qu'il a reçu le soutien des milices chiites de la région, parce qu'il a bénéficié de l'arsenal russe, ainsi que de l'aide de l'Iran et des hommes du Hezbollah. Dans ces conditions, il est impensable de dire qu'il a remporté la partie, puisque son maintien artificiel repose sur l’intervention de puissances étrangères", rappelle Antoine Basbous. Le rôle déterminant des milices qui combattent aujourd'hui pour le régime ne fait que souligner la faiblesse de son armée, incapable à elle seule de mater la rébellion.

Politiquement, "Bachar Al-Assad n’est pas aux ordres de ses alliés", souligne le spécialiste de la Syrie Frédéric Pichon, cité par le quotidien suisse Le Temps (pour abonnés)"Leur emprise reste modeste car le gouvernement syrien est imprévisible", explique le chercheur. Mais, "en lui coupant les vivres, c’est-à-dire en cessant de payer et de livrer du matériel militaire, Moscou et Téhéran pourraient changer le cours de la guerre."

Des succès dus aux faiblesses de l'opposition

Sur le terrain, les troupes de Bachar Al-Assad profitent surtout des divisions qui rongent l'opposition. Un temps soudés contre le régime, les rebelles de l'Armée syrienne libre et les jihadistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) s'affrontent violemment depuis plusieurs mois dans les provinces d'Alep et d'Idleb, dans le nord et le nord-ouest du pays.

Ces divergences, ajoutées au manque de moyens et d'organisation, permettent aux autorités de conserver des territoires, d'en reconquérir d'autres, et de décrédibiliser d'un bloc l'opposition, qu'elles qualifient de "terroriste" depuis le début de la contestation. "Nous sommes devant une seule partie, à savoir les organisations terroristes extrémistes, indépendamment des appellations dans les médias occidentaux", a encore souligné le président syrien dans un entretien à l'AFP publié lundi 20 janvier.

Une perte de légitimité 

Ce même jour, il a affirmé vouloir être candidat à sa propre succession, confirmant des propos déjà tenus en octobre. S'il n'envisage pas de rendre les clés du pouvoir, comme l'exigent ses opposants et leurs parrains occidentaux, son maintien par les urnes à la tête de l'Etat syrien ne serait en rien signe de légitimité. Pour Antoine Basbous, il est absurde de qualifier d'"élections" le rendez-vous donné aux Syriens en juin : "Comment organiser des élections dans un pays dont 40% de la population sont des réfugiés ? Où, après l’usage de l’arme chimique, des pans entiers de la population subissent des blocus de la faim pour être contraints à se rendre ? Où des avions du régime balancent des barils de TNT sur des civils quand l'armée est en difficulté ?", s'interroge-t-il. "Il n'y a jamais eu d'élection dans ce pays. Un scrutin transparent est inenvisageable."

Cette probable victoire électorale à venir, symbolique, ne signifie en aucun cas que Bachar Al-Assad dispose de marges de manœuvre : "Il est à la tête d'une dictature qui n'envisage pas que l'on puisse céder", résume le politologue. Qu'importe qu'il bénéficie du soutien d'une partie de la population, "il a hérité de la Syrie et du Liban [pays alors dans la "zone d'influence" du régime] à la mort de son père. Il a perdu le Liban, et est en train de perdre la Syrie. Mais il va s'accrocher à cette partie qui compose 'l'Alaouistan' élargi [zones à majorité alaouite, communauté à laquelle appartient Bachar Al-Assad]. Le reste du pays lui a déjà échappé."

Des négociations pas si stériles 

Par ailleurs, la transition reste bien à l'agenda de la communauté internationale. Susceptibles de s'accorder sur la question de l'ouverture d'un corridor humanitaire ou encore sur un éventuel échange de prisonniers, les représentants du régime et de la rébellion ont fait connaître leur fermeté sur la question de l'avenir du président. Pour les rebelles, les discussions de Genève 2 doivent permettre de "retirer au 'boucher' tous ses pouvoirs", selon les termes employés le week-end passé par le président de la Coalition nationale de l'opposition. A l'inverse, Damas a mis en garde : le sort du président est une "ligne rouge"

Face à cette intransigeance, le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, a rappelé la position des Occidentaux. Il martèle que "Bachar Al-Assad ne prendra pas part au gouvernement de transition", cet organe réclamé par l'opposition, qui doit être doté des pleins pouvoirs exécutifs et dont la mise en place doit précéder la tenue de nouvelles élections, en vertu de l'accord de Genève 1. "Il est impossible, inimaginable que cet homme qui a mené une telle violence contre son propre peuple puisse conserver la légitimité pour gouverner", tranche l'Américain.

Pour Antoine Basbous, ces positions, si fermes soient-elles, ne tuent pas dans l'œuf les espoirs d'un règlement diplomatique du conflit : "Genève 2 doit permettre de jeter un pont entre Genève 1, qui a débouché sur l'idée d'une transition sans Bachar Al-Assad, et Genève 3, qui devra reconnaître une partition de facto du pays, et décider de l'envoi de casques bleus pour séparer les belligérants", expose le spécialiste. Auquel cas le dirigeant perdrait encore de son influence.

Des crimes exposés

Dans un rapport publié mardi, trois anciens procureurs internationaux ont fait état de 11 000 détenus morts dans les geôles du régime syrien. Publié sur les sites du quotidien britannique The Guardian et de la chaîne d'information américaine CNN, le document, commandé par le Qatar, pays soutien des rebelles, s'appuie sur le témoignage et les photos fournies par un déserteur du régime. Pour ces juristes, cités par Le Monde, ces preuves sont "capables de convaincre un tribunal de l'existence de meurtres et tortures systématiques par des agents du gouvernement syrien. Cela pourrait contribuer à trouver des crimes contre l'humanité, et à étayer des accusations de crimes de guerre contre le régime syrien"The Guardian souligne par ailleurs que "l'ONU et des experts indépendants ont déjà récolté des preuves d'abus de la part du régime et des rebelles (...)". 

"Il est important d'instruire des deux côtés [devant une cour internationale] les faits de torture, de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, explique à la RTBF la députée européenne belge Véronique De Keyser, spécialisée dans les questions internationales. "Chacun sera comptable de ses actes, en particulier un chef de l’État". Il "a la responsabilité de la protection de son peuple. Cela, il ne l'a pas assuré", tranche l'élue.