Syrie : après dix ans de conflit, "il faut imaginer vingt à trente ans de reconstruction"

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Propos recueillis par - Valentine Pasquesoone
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La ville de Raqqa (Syrie), le 13 mars 2021.  (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Franceinfo a interrogé Lucile Papon, de Handicap International, pour faire le point sur l'état du pays et de sa population après dix ans de guerre.

Un sombre anniversaire. La guerre en Syrie entre dans sa onzième année lundi 15 mars. En dix ans, la guerre a provoqué la mort d'au moins 388 652 personnes, d'après un dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Selon cette ONG basée au Royaume-Uni, près de 117 399 civils ont péri depuis 2011, tués en majorité par les attaques du régime de Bachar Al-Assad et de ses milices alliées.

A ce bilan humain dramatique, s'ajoutent d'autres données montrant l'ampleur de la destruction provoquée par une décennie de combats. Comme le relate Le Monde1,5 million de Syriens sont invalides, et plus de la moitié de la population a fui vers une autre région ou l'étranger. Un Syrien sur sept a besoin de soutien psychologique, d'après l'OMS (en anglais), 60% des Syriens vivent dans l'insécurité alimentaire et 80% sous le seuil de pauvreté. Le pays a perdu, entre 2010 et 2019, les deux tiers de son produit intérieur brut.

"La crise syrienne est une plaie ouverte", résume Lucile Papon, porte-parole de Handicap International et directrice régionale de l'organisation pour les programmes Moyen-Orient, de 2016 à 2020. Pour franceinfo, elle décrit l'état du pays et de sa population. 

Franceinfo : Vous travaillez auprès des populations syriennes déplacées, réfugiées dans des pays voisins. 5,6 millions de Syriens ont fui vers l'étranger. Dans quelles conditions ces populations vivent-elles aujourd'hui ? 

Lucile Papon : Au Liban, il faut vous imaginer des populations qui vivent entre trois murs, avec une bâche en plastique. Et qui représentent le quart de la population du pays, c'est considérable. En Jordanie aussi, ce sont des populations qui sont très dépendantes de notre soutien pour l'accès à la nourriture et à l'eau, ainsi qu'à d'autres services. Nous avons beaucoup travaillé sur l'éducation, essayé de maintenir un minimum pour que ces enfants puissent apprendre à lire et à écrire, mais il s'agit de générations sacrifiées. Il y a encore aujourd'hui énormément de besoins de support, et également de soutien au niveau psychosocial. 

Ces Syriens vivent dans l'impossibilité de se projeter dans l'avenir, du fait de limitations dans l'accès à l'emploi là où ils sont réfugiés. Beaucoup travaillent dans le secteur informel, tentent de trouver de l’emploi de manière plus ou moins légale. Et puis, ces populations ont une immense difficulté à imaginer leur retour en Syrie. Entre 80 et 90% souhaitent un jour revenir dans leur pays. Mais rentrer pour quoi ? 

L'une de vos activités principales est le soutien psychosocial que vous apportez à ces populations syriennes. Comment décririez-vous l'état psychologique de ces personnes ? Comment se traduit le traumatisme de dix ans de guerre ? 

Nous voyons des Syriens ayant fui enfants et qui sont aujourd'hui de jeunes adultes avec de très forts traumas. Il faut imaginer ce qu'il s'est passé : plus de 245 000 utilisations d'explosifs sur des communautés en Syrie, des villes détruites à 90%...

"Toutes les lignes rouges ont été franchies. Vous avez ainsi des personnes qui dorment mal la nuit, qui ont sans cesse l'impression qu'elles vont être attaquées, bombardées."

Lucile Papon

à franceinfo

C'est quelque chose de continu. De jeunes garçons ou de jeunes filles ont vécu des heures, parfois des jours ou des semaines de bombardements. Ils sont aujourd'hui dans des états psychologiques très fragiles. Il y a des personnes dépressives, traumatisées, des phénomènes de suicide même si cela n’est pas quantifié. Et en même temps, cette population a une capacité de résilience qui force l’admiration. 

Vous évoquez justement les bombardements. Handicap International estime que 11,5 millions de Syriens, soit une majeure partie de la population, sont aujourd'hui exposées à des risques de restes explosifs. Pouvez-vous nous décrire cet impact encore actuel des bombardements en Syrie ? 

Il y a eu deux spécificités dans ce conflit : une grande variété d'armes explosives, des explosifs à très large portée ou des armes artisanales, ainsi que de très forts bombardements dans les zones urbaines et périurbaines, intensément peuplées. Cela rend extrêmement complexe la dépollution du territoire. Nous parlons plutôt de m3 que de m2 à nettoyer, tant il y a un empilement de gravas, de couches à déblayer avec des risques majeurs. Nous estimons que sur l'ensemble des utilisations d'explosifs lors du conflit, il y a eu entre 10 et 30% d'échecs d'explosion. 

Nous tentons avec d'autres organisations et 70 pays d'obtenir un accord international sur ce recours aux armes explosives. Trois grands types d'armes, à l'origine prévues pour des champs de bataille ouverts, ont été utilisées dans des zones urbaines et périurbaines : des bombes barils, des mortiers et des munitions de type roquettes. Il faut absolument les bannir des villes.

"Vous avez aujourd'hui en Syrie un nombre très important de munitions qui traînent au cœur des zones urbaines et des bâtiments détruits."

Lucile Papon

à franceinfo

Cela concerne les grandes zones bombardées, comme les zones périurbaines de Damas telles que La Ghouta, les grandes villes comme Alep et Homs...

Comme l'explique Le Monde, on estime à 436 milliards d'euros les pertes liées à la guerre. Comment résumeriez-vous aujourd'hui l'état économique de la Syrie, après dix années de conflit ?

Le pays a perdu 40 à 50 places au niveau mondial en termes de développement humain. Son économie, qui se basait beaucoup sur le commerce avec la région, le tourisme et le pétrole, est à terre. La livre syrienne n'est plus changeable, elle n'existe plus. Onze millions de personnes sont dans une situation économique de fragilité majeure. Or, la Syrie n'était pas un pauvre avant le conflit. 

Vous avez un début de reconstruction des infrastructures routières, mais le reste est détruit. A Raqqa, par exemple, 80% des infrastructures ont été ravagées. Vous avez des quartiers, des villes entières rasées. Dans certaines régions, ce sont toutes les infrastructures en matière d'eau, d'électricité qui ont été dévastées. Moins de 50% des infrastructures hospitalières et centres de santé sont en capacité d’accueillir des personnes dans le pays et une école sur trois ne peut plus être utilisée. 

Un début de reconstruction s'esquisse-t-il dans le pays ? Combien de temps cette reconstruction pourrait-elle prendre ? 

Après des bombardements massifs qui ne font aucune distinction, il faut imaginer vingt à trente ans de reconstruction. Et aujourd'hui, les conditions minimales attendues pour garantir le retour des personnes et un début de reconstruction ne sont pas réunies.

"Les combats continuent. Les bailleurs de fonds n'imaginent pas commencer à financer une reconstruction, car les choses ne sont pas réglées politiquement."

Lucile Papon

à franceinfo

La priorité, en dehors du règlement politique, sera de nettoyer le territoire de ses engins explosifs. Il faudra pour cela au moins une vingtaine d'années, et plusieurs générations pour reconstruire la Syrie. Cela fait par exemple 45 ans que le Laos nettoie ses mines. 

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