Obama piégé par sa "ligne rouge" en Syrie

L'utilisation d'armes chimiques ne fait plus beaucoup de doutes en Syrie mais le président américain peine à réagir, au risque de perdre sa crédibilité.

Le président américain, Barack Obama, à Mexico (Mexique), le 3 mai 2013.
Le président américain, Barack Obama, à Mexico (Mexique), le 3 mai 2013. (YURI CORTEZ / AFP)

L'expression "ligne rouge" se voulait ferme, menaçante, voire effrayante. Un "si tu franchis les bornes, tu vas voir ce que tu vas voir". Comme l'avertissement d'un professeur s'adressant à son élève turbulent. Le 20 août 2012, Barack Obama prévient que l'utilisation d'armes chimiques est la "ligne rouge" à ne pas franchir en Syrie, sinon... Le président américain ne dit pas explicitement quelle sera la punition en cas de désobéissance, mais évoque "d'énormes conséquences".

Le 3 décembre, sans réutiliser ces deux mots, il lève l'index et réitère ses menaces sur le même ton : "Je veux être absolument clair pour Assad et ceux qui sont sous son commandement : le monde vous regarde, l'utilisation d'armes chimiques est et sera considérée comme tout à fait inacceptable. Si vous faites l'erreur tragique d'utiliser ces armes chimiques, il y aura des conséquences et vous en répondrez." Encore une fois, Obama ne dit pas explicitement quelles seraient ces conséquences.

La "ligne rouge" franchie

Près de neuf mois plus tard, il ne fait plus grand mystère que la "ligne" a été franchie, à petits pas. Les belligérants s'accusent mutuellement. Les témoignages de médecins, de victimes et les fuites de services de renseignement s'accumulent. Le Premier ministre britannique, David Cameron, a même fait état de "preuves croissantes" de l'usage d'armes chimiques.

Alors, le 30 avril, quand le président américain convoque les médias, "la presse a cru qu'il avait une annonce à faire, probablement sur la Syrie", relate la correspondante du Monde. Mais pas du tout, "Barack Obama n'avait rien à annoncer". Interrogé sur le sujet, le président, fuyant, a cherché à expliquer qu'il s'agissait d'une "ligne rouge collective". Que c'était à l'ensemble de la communauté internationale de réagir. Le jour même, le Washington Post publie un édito au vitriol dans lequel Obama est qualifié de "président spectateur". D'autant que, selon le New Yorker, l'ensemble de son équipe dédiée aux questions de sécurité lui a recommandé de livrer des armes aux rebelles. Ce qu'il se refuse encore à faire, se contentant de "matériel non létal".

Une ligne à "l'encre effaçable"

La "ligne rouge" bafouée avec une quasi certitude, le président américain se trouve dans une situation délicate dans son pays. Journalistes et opposants raillent l'expression. On parle de "fine ligne rouge", de "ligne rouge en pointillés", jusqu'à John McCain, son adversaire à la présidentielle de 2008, qui sourit dimanche 5 mai sur FoxNews en évoquant une ligne rouge "tracée à l'encre effaçable". D'autres critiques sont bien plus acides, comme celles de cette chercheuse de la Princeton University, dans les colonnes du Washington Post, qui dénonce la passivité du président, invoque le spectre du Rwanda, et demande : "Monsieur le président, combien de fois faudra-t-il utiliser des armes chimiques pour franchir la ligne rouge ?"

Plus grave, c'est la crédibilité même sur la scène internationale d'Obama qui est mise en cause. Dans un article du New York Times, un conseiller du président essaie de désamorcer le piège. Il laisse entendre que le dirigeant américain a parlé un peu vite en août en évoquant une "ligne rouge". Ce n'était pas prévu et Obama se trouve coincé par ce dérapage. Et puis, il avait pris soin de parler d'utilisation "systématique" d'armes chimiques. Mais Le Monde remarque que le porte-parole du Pentagone et la secrétaire d'Etat avaient déjà utilisé la formule avant Obama, en août.

Le secours viendra-t-il de Moscou ?

En attendant, Washington continue de faire l'autruche, alors que trois options se présentent pour intervenir dans le conflit syrien : armer les rebelles, instaurer une zone d'exclusion aérienne, ou frapper les installations chimiques syriennes, résume le New Yorker. Du coup, de peur que du matériel militaire ne tombe entre les mains du Hezbollah libanais, ennemi juré d'Israël, l'Etat hébreu n'a pas tergiversé. Il a pris l'initiative en conduisant des raids aériens pour couper l'axe Damas-Hezbollah.

Là encore, le message de la Maison-Blanche est déroutant. L'administration dit ne pas avoir été mise au courant à l'avance de ces raids et Barack Obama juge qu'Israël est en droit de se protéger de livraisons d'armes au Hezbollah. Mais, comme le remarque Foreign Policy (FP), des sources des services de sécurité affirment que ces frappes ont été menées sur la base d'informations des services de renseignement américains.

C'est dans ce contexte que le secrétaire d'Etat, John Kerry, a rencontré Vladimir Poutine à Moscou, mardi 7 mai. "Les Etats-Unis pensent vraiment que nous partageons des intérêts communs importants en ce qui concerne la Syrie", a plaidé John Kerry espérant pouvoir "creuser un peu cela et voir si nous pouvons trouver un terrain d'entente". Jusqu'à maintenant, la Russie s'est montrée inflexible, défendant un Bachar Al-Assad qui n'a maintenant plus aucune autre porte de sortie que d'écraser les rebelles. Mais, souligne FP, les Jeux olympiques d'hiver 2014 de Sotchi arrivent et les Américains pourraient menacer de "reconsidérer leur implication dans la grande fête".