Les réfugiés syriens parlent des frappes françaises : "Si c'est pour renforcer Bachar, ce n'est pas la peine"

Les premières frappes aériennes françaises en Syrie ont tué 30 jihadistes. Mais qu'en pensent les réfugiés syriens ? Francetv info est allé à leur rencontre à Roubaix (Nord). 

Des réfugiés syriens, au parc Edouard-Vaillant à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 21 avril 2014.
Des réfugiés syriens, au parc Edouard-Vaillant à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 21 avril 2014. (JOEL SAGET / AFP)

"C'est de la faute de Bachar si nous sommes ici." Comme tous les jours, des dizaines de réfugiés syriens sont réunis dans le parc du Nouveau Monde à Roubaix (Nord). Des enfants en bas âge jouent bruyamment autour de leurs mères, qui discutent sur les bancs de béton. Quelques mètres plus loin, Moustafa et Hocine se racontent une énième fois le périple qui les a amenés jusqu'ici. En arabe, ils parlent des pays qu'ils ont traversés. De leurs familles restées en Syrie.

"En France, vous ne parlez que de Daech"

Lorsque nous évoquons les frappes françaises dans le pays, la petite assemblée d'exilés rit doucement. "Ce n'est pas quelques bombes dans le désert qui vont sauver nos frères", s'indigne Moustafa dans sa langue maternelle, en jetant un regard vers les autres Syriens. "En France, vous ne parlez que de Daech, mais c'est Bachar Al-Assad qui nous a chassés de notre pays."

A Roubaix, la majorité des familles syriennes ont fui pendant la révolution, entre 2012 et 2013. Elles n'ont donc pas connu l'ascension fulgurante des jihadistes de l'organisation Etat islamique dans le centre du pays. Hocine, 76 ans, est père de six enfants. Le vieil homme explique avoir été contraint de fuir après l'arrestation de son fils aîné, dont il préfère taire le nom.

Une fois sorti des cellules du régime, en juillet 2012, le fils fuit la Syrie. Craignant pour sa sécurité, le reste de la famille ne tarde pas à faire ses valises et à s'exiler à son tour, quatre mois plus tard. Pour rejoindre la France, Hocine et ses enfants sont passés par la Turquie, l'Algérie, le Maroc et l'Espagne. Son grand fils vit aujourd'hui à Bruxelles. Après un an de voyage, Hocine a préféré arrêter sa course à Roubaix, pour tenter d'obtenir "le droit d'asile", comme il dit en français. 

"J'ai essayé d'aller en Angleterre"

La nuit tombe sur le parc du Nouveau Monde et les réfugiés syriens rentrent chez eux. Ahmed, 30 ans, nous invite à le rejoindre chez lui. Il occupe une chambre dans un foyer, fournie par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). La décoration est minimaliste : une table pliable, deux chaises et un lit une place occupent l'espace. Sur les murs blancs, pas une photo.

Ahmed s'est installé ici après avoir tenté de rejoindre clandestinement l'Angleterre depuis Calais. "J'ai essayé pendant quatre mois, puis j'ai abandonné", raconte-t-il en cuisinant, dans un anglais parfait. Son ami Kassem, 23 ans et père d'un enfant, ne parle que l'arabe. Les deux hommes, qui ont récemment obtenu l'asile, se sont rencontrés pendant les cours de français obligatoires dispensés par l'OFII.

Ahmed (à gauche) et Kassem (à droite) discutent en cuisinant.
Ahmed (à gauche) et Kassem (à droite) discutent en cuisinant. (KOCILA MAKDECHE / FRANCETV INFO)

"Quand je suis sorti de prison, j'en voulais au régime"

Pour apprendre la langue, Ahmed s'efforce d'écouter la radio. Branché sur les journaux d'information, il a entendu parler des frappes en Syrie. "Combattre Daech c'est bien, mais, si c'est pour renforcer Bachar, ce n'est pas la peine, proteste le trentenaire. Combien de morts a fait Daech ? Des milliers ? Bachar, c'est des centaines de milliers de personnes qu'il a tuées et des millions de vies qu'il a brisées." Le conflit en Syrie a fait 250 000 morts selon le dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'homme. Impossible cependant de savoir combien sont à attribuer au régime syrien ou aux jihadistes de l'Etat islamique.

Sa vie a pris un tournant radical en 2010, avant que la révolution syrienne n'éclate. "J'étais en train de brancher un téléphone dans la rue à Damas, quand deux hommes sont arrivés. Ils ont commencé à m'insulter, relate-t-il, accoudé à la table en plastique. Nous nous sommes disputés, puis battus. J'ai compris trop tard que c'était des policiers en civil."

"Ils m'ont accusé d'être un espion israélien", poursuit-il. Ahmed est envoyé dans la prison de Far' Falastin, autour de Damas. Il y reste pendant cinq mois. "Quand je suis sorti, comme beaucoup, j'en voulais au régime." Quand la révolution éclate, en mars 2011, Ahmed décide alors de s'engager aux côtés des insurgés.

"Ils ont dit que je faisais partie d'Al-Qaïda"

"J'ai commencé à aider l'armée syrienne libre. Avec les mots et les mains, mais je n'ai jamais pris les armes", assure Ahmed. Il précise avoir beaucoup milité sur les réseaux sociaux. C'est aussi sur Facebook qu'il organisait le ravitaillement des insurgés en nourriture. En 2012, il est une nouvelle fois arrêté par l'armée. Cette fois, devant sa famille. "Ils m'ont frappé. Ils ont déclaré que je faisais partie d'Al-Qaïda, ajoute-t-il, en tirant sur sa cigarette. J'ai passé sept mois sans voir le jour. Dans cette prison, vous n'avez le droit à aucun coup de fil, à aucun jugement." Les yeux baissés, il affirme avoir été torturé à plusieurs reprises, sans donner de détails.

Une fois libéré, il recherche sa famille. "Je n'arrivais pas à les trouver. J'avais très peur." Deux jours plus tard, il déniche ses proches à la campagne, où ils se sont cachés. "Ils m'ont dit qu'il fallait que je parte, explique Ahmed. Mon engagement a causé beaucoup de tort à ma famille."

"Bachar ne tue que les Syriens, c'est pour cela qu'on le laisse faire"

Le jeune homme, d'une grande douceur, parle avec nostalgie de son pays natal. Sur son téléphone, il montre une vidéo de lui sur un cheval au galop. Sa passion, c'est les animaux, pas la guerre, observe-t-il. En Syrie, il exerçait le métier de vétérinaire et possédait un bel appartement. 

Sur son smartphone, Ahmed montre une vidéo de ses exploits hippiques en Syrie.
Sur son smartphone, Ahmed montre une vidéo de ses exploits hippiques en Syrie. (KOCILA MAKDECHE / FRANCETV INFO)

Le mal du pays est fort. "Mais on ne pourra rentrer que si Bachar quitte le pouvoir", souligne Kassem. Et, pour cela, les deux Syriens ne comptent pas sur le soutien international. "La coalition occidentale est politique, elle n'a rien à voir avec les droits de l'homme, déplore Ahmed. Daech est comme un virus qui se répand un peu partout. Si la France et les autres pays occidentaux se sont aujourd'hui décidés à intervenir, c'est parce qu'ils ont peur d'être contaminés. Bachar ne tue que les Syriens, c'est pour cela qu'on le laisse faire."