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La Syrie pourra-t-elle un jour retrouver ses frontières ?

Le pays, qui entre dans sa cinquième année de guerre, est éclaté entre les forces loyalistes, l’Etat islamique et les autres groupes rebelles. Le territoire syrien pourra-t-il un jour retrouver les contours d’avant la révolution ? Réponse avec le géographe Fabrice Balanche.

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Propos recueillis par - Catherine Fournier
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Cette photo postée sur Twitter le 12 juin 2014 montre des combattants de l'Etat islamique en train de s'emparer de la frontière entre l'Irak et la Syrie.   (AP / SIPA)

La Syrie existe-t-elle encore ? Cette question, plusieurs spécialistes se la posent très sérieusement. Né du découpage franco-britannique effectué à la chute de l’Empire ottoman, après la première guerre mondiale, cet Etat de 22 millions d’habitants est confronté, depuis quatre ans, à une guerre sans précédent. Il y a perdu sa frontière avec l’Irak, tombée en 2014 entre les mains des jihadistes de l’Etat islamique (EI). Le pays est ainsi morcelé entre le califat au Nord-Est, les forces kurdes au Nord, les autres groupes rebelles à l’Ouest et les troupes du régime au Sud.

Quelle que soit l’issue du conflit, le territoire syrien pourra-t-il un jour retrouver ses contours d’avant la révolution, partie du "printemps arabe" en mars 2011 ? Francetv info a posé la question à Fabrice Balanche, géographe, maître de conférences à l'université Lyon-II et directeur du groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

Francetv info : Quatre ans après le début du conflit en Syrie, le pays a complètement changé de visage avec l’émergence d’un Etat auto-proclamé, celui de l'Etat islamique, sur toute une partie nord-ouest du territoire. Ce califat a-t-il vocation à perdurer ?

Fabrice Balanche : Non. Je n’imagine pas les jihadistes de l’Etat islamique s’installer durablement à cheval sur l’Irak et la Syrie. Ce sont des barbares qui règnent par la terreur. Leur idéologie est trop violente et extrémiste pour envisager un jour une normalisation de leurs relations avec les autres partenaires de la région. Les talibans au fin fond de l’Afghanistan ou la secte islamiste Boko Haram aux confins du Nigeria ont davantage d’avenir. Mais là, en Syrie, nous sommes aux portes de l’Europe. L'Etat islamique va forcément disparaître comme entité territoriale.

Si la chute de l’Etat islamique vous semble inévitable, à quel horizon l’envisagez-vous ?

Si la communauté internationale a vraiment envie d’en finir avec l'Etat islamique, cela peut être terminé en deux ans. Le groupe a déjà subi des revers sous les assauts de l’armée irakienne, de combattants kurdes et de groupes rebelles syriens. Pour aller plus loin, il faut une réelle collaboration de la Turquie et de l’Arabie saoudite, les deux grands acteurs de la région, avec l’Iran. Mais la confrontation géopolitique entre ces trois pays complique sérieusement la donne. Si l’Occident ne parvient pas à faire bouger les lignes, le risque de contagion au Liban et en Jordanie est réel. Et là, on irait au-devant d’une guerre de trente ans, sur le modèle de celle qui a déchiré l’Europe au XVIIe siècle, entre catholiques et protestants.

Comment l’Etat islamique a-t-il bouleversé l’équilibre géopolitique déjà fragile dans la région ?

En épousant les revendications de la population sunnite, déchue de son pouvoir et minoritaire en Irak, majoritaire mais sous-représentée en Syrie [le pouvoir est détenu par les alaouites, une branche du chiisme], l’Etat islamique a cassé, avec son califat, le croissant chiite, c'est-à-dire l’axe pro-iranien Liban-Syrie-Irak. Et ce avec l’aide financière de l’Arabie saoudite, adepte, comme l’Etat islamique, de l’islam rigoriste du wahhabisme. Quant à la Turquie, elle joue un double jeu pour maintenir un rapport de force avec l’Occident. Tant qu’elle ne fermera pas sa frontière avec la Syrie, les combattants de l'Etat islamique pourront continuer à se ravitailler, à se fournir en armes et à attirer de nouvelles recrues.

Bachar Al-Assad est soupçonné d’avoir favorisé l’Etat islamique pour apparaître comme le seul rempart face au danger islamiste. Sa stratégie est-elle payante ?

Oui. Je pense que Bachar Al-Assad va gagner la guerre d’ici quelques années. Est-ce que sa victoire est souhaitable ? D’un point de vue moral, non. Mais d’un point de vue humanitaire, il n’y a que lui qui puisse stabiliser le pays. La guerre a déjà fait 200 000 morts et 11 millions de déplacés, dont 4 à l’extérieur du pays.

Même si Bachar Al-Assad parvient à reprendre l’avantage, peut-il reprendre le contrôle de la totalité du territoire syrien ?

Le régime espère toujours reprendre l’intégralité du pays. Mais pour qu’il y parvienne, il faudrait que son armée agisse en vase clos, avec une frontière turque hermétique et une frontière avec l’Irak refermée. Là encore, cela suppose un consensus régional et international, notamment que les Etats-Unis et la Russie s'accordent sur le dossier syrien et fassent ensuite pression sur la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran. Les Etats-Unis, en pleine négociation avec l’Iran sur le nucléaire, pourraient par exemple donner carte blanche au président Hassan Rohani pour ramener la paix dans la région, comme ils l’avaient fait avec la Syrie pour le Liban dans les années 1990. Mais au vu de la récente intervention du Premier ministre israélien Nétanyahou devant le Congrès américain, la situation est plus que tendue…

La Syrie telle qu’elle a été dessinée par les accords Sykes-Picot de 1916 reste donc menacée ?

Les frontières héritées de l’ère post-Empire ottoman ne devraient pas être remises en cause dans la décennie qui vient. Il faut plutôt s’attendre à un redécoupage à l’intérieur de ces frontières, avec une décentralisation du pouvoir. Bachar Al-Assad pourrait conserver une zone d’administration directe dans l’ouest et le sud du pays, mais tolérer une gouvernance autonome dans les régions kurdes et la vallée de l’Euphrate, au Nord. Les mouvements migratoires actuels traduisent une division nord-sud du pays, qui correspond à l'ancien vilayet [unité administrative] ottoman d'Alep et à celui de Damas. D’ici vingt ou trente ans, un éclatement des frontières en Syrie et en Irak, à l’image de ce qui s’est passé en Yougoslavie sur des critères ethnico-confessionnels, n’est pas à exclure.

L’Irak n’est-il déjà pas confronté à une réelle partition de son territoire ?

En effet. Le gouvernement chiite partage le pouvoir avec des autorités concurrentes comme l'Etat islamique, le Kurdistan irakien, déjà quasi-indépendant depuis 1991 et la première guerre du Golfe, et des chefs de guerre. Entre les kurdes, les sunnites et les chiites, on a trois territoires bien différenciés, mais avec des poches dans chacune de ces zones. Le risque d’une vraie partition est qu’elle suppose des épurations ethniques.

Le Liban et la Jordanie peuvent-ils être concernés par cet éclatement des frontières régionales ?

Si le conflit syrien perdure et que la communauté internationale tarde à réagir pour stopper l'Etat islamique, le risque de contagion au Liban n’est pas négligeable. Les 2 millions de réfugiés syriens parqués dans la Bekaa et le nord du Liban vivent dans des conditions déplorables et risquent de se radicaliser et de rejoindre les rangs de l’Etat islamique. Pour autant, l’incursion du front Al-Nosra [grand rival de l’EI] à Ersal a plutôt contribué à unifier les Libanais contre le danger islamiste. On a assisté à des patrouilles communes de milices druzes, de chrétiens des Forces libanaises et de membres du Hezbollah [chiites].

La Jordanie est un peu moins exposée. Les Etats-Unis veillent au grain car la stabilité de ce petit pays est indispensable à la sécurité d’Israël. D’un point de vue frontalier, la Jordanie est sans doute l’Etat le plus artificiel de la région. Mais dans cette monarchie hachémite, le roi descend directement du prophète Mahomet, ce qui lui confère une certaine légitimité religieuse pour régner sur une population à plus de 98% musulmane sunnite. 

Vous évoquez le front Al-Nosra. L’évolution de cette branche d’Al-Qaïda n’est-elle pas aussi déterminante pour l’avenir de la Syrie ?

Cette mouvance radicale a en effet remporté des victoires contre l’Etat islamique dans le nord-ouest du pays. Al-Nosra, composé avant tout de Syriens qui veulent renverser le régime d’Assad et détruire Israël, a également le soutien de l’Arabie saoudite. Est-ce que les deux groupes islamistes vont finir par s’allier ? J’en doute. Beaucoup de sang a été versé entre ces frères ennemis. Je pense qu’Al-Nosra va finir par éclater, une partie de ses combattants rejoindra l'Etat islamique.

Même si l’entité territoriale de l’Etat islamique finit par être anéantie, son influence dans le pays et à l’international peut-elle perdurer ?

Le groupe terroriste subsistera. Et l’éradication de l’idéologie de l'Etat islamique sera longue. Il faudrait imaginer des programmes de déradicalisation, comme ce qui s’est fait en Allemagne au moment de la dénazification. Pour éviter une remontée en puissance, les oppositions sunnites de Syrie et d’Irak devront être (ré)intégrées dans les gouvernements fédéraux qui pourraient émerger de ce conflit. La question qui se pose, c’est pour tous les combattants étrangers, et notamment français, qui ont rejoint les rangs de l’Etat islamique. Quand les moudjahidines algériens partis combattre les Russes en Afghanistan sont rentrés en Algérie dans les années 1990, ils ont rejoint les rangs du Groupe islamique armé (GIA) et ont mené la guerre civile et une campagne d’attentats.

Le "printemps arabe", qui s’est soldé par un désastre en Libye et en Syrie, portait-il en lui les germes de cette dérive islamiste ?

Le monde n’a voulu voir dans le "printemps arabe" que l’aspiration à la liberté de peuples écrasés par des dictatures depuis trente ans. Mais la lame de fond, c’était une révolution conservatrice. Les Frères musulmans, les salafistes, voulaient faire tomber ces régimes pour prendre le pouvoir et imposer leur vision. C’est le passage du panarabisme [mouvement politique visant à réunir les peuples arabes] au panislamisme [mouvement politico-religieux visant l’union de tous les musulmans]. Dans une Tunisie déjà engagée dans un processus de modernisation et proche de l’Europe, la démocratie a repris le dessus. Dans une Syrie plus traditionaliste et proche des pays du Golfe, le soulèvement a viré au pire.

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